Nés déconfits

Voisins

    — J’arrête pas de penser…
    — Tu te fais du mal !
   
— Non, sérieux, je me demande comment on aurait supporté le confinement quand j’étais môme et qu’on vivait à huit dans un petit appart HLM. Je vois la tronche de mon père coincé avec sa marmaille.
  
— Vous vous seriez débrouillés. Comme maintenant. Adieu les embrassades collectives, les parades, et même les cérémonies posthumes. Tu ne vis plus pour ne pas mourir.
  
— C’est ce qu’on dit sans analyser ce qu’on dit. Heureusement que les soutiers sont là pour tenir la société à bout de bras et nous permettre d’attendre des jours meilleurs : les aides-soignantes, les infirmières, les paysans, les éboueurs, les livreurs. Je te laisse compléter la liste.
  
— Tous les méprisés… On commence à le savoir.
   — Surtout ceux qui le sont ! Mais l’être humain ne se laisse pas réduire si facilement. Il nous reste la capacité de penser, d’être à l’écoute de notre voix intérieure. On réfléchit sans être gênés par les impératifs du travail salarié, les obligations quotidiennes.
   — Ouais, ben moi j’ai besoin de reprendre le boulot et de faire rentrer la thune. Je m’emmerde, en plus.
   — Quand nous avons du temps, la pensée divague. Que tu le veuilles ou non.
   — J’évite ce genre de situation, ça me fout le bourdon. Arrivera ce qui arrivera…
   — Peut-être que tu auras envie de changer de vie quand ça ira mieux, que tu tireras des leçons positives de cette situation.
   — Je suis bien comme je suis dans le monde tel qu’il est. Personne ne le changera. Faut être réaliste !
   — Moi, je me pose des questions. C’est ma nature. Par exemple, je m’aperçois que mon travail ne sert à rien. Je vends de l’inutile, des trucs dont personne n’a vraiment besoin. Le monde peut tourner sans moi. Et mes gamins ne sont pas pressés de retourner en classe. Ils découvrent des activités que l’école n’a plus le temps d’aborder tellement elle est pressée d’en faire de bons petits citoyens lambdas, obéissants et pas top créatifs, ni critiques. Surtout pas critiques….
   — Attend encore un peu et ils y courront, à l’école. Au moins pour déconner avec leurs copains.
   — L’école de la résignation. Regarde-nous. Qu’est-ce qu’on y a appris d’autre qu’accepter ce qui arrive dans le monde. Tu es un bel exemple du produit de l’école républicaine !
   — Ouais, ta vieille rengaine, tous esclaves du monde marchand, tous aliénés, tous résignés. Une tyrannie plutôt agréable, tu ne trouves pas ?
   — Pour les privilégiés, peut-être. A condition de ne pas regarder les dégâts autour. Le système capitaliste…
   — Tout de suite les grands mots !
   — Peu importe le vocabulaire. Ce système empoisonne la nature, détruit les espèces vivantes, tue les rêves ! Et nos gouvernements sont tous à sa solde depuis des décennies, des siècles.
   — La vache ! Tu deviens anar.
   — Au fond, je l’ai toujours été. L’Etat ne sert à rien s’il est au service de la finance et du marché au lieu de travailler au bien être commun. Lis donc la constitution du 24 juin 1793, jamais appliquée, et sa Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Article1 : « Le but de la société est le bonheur commun… »
  
— Je t’avoue que je préfère un bon polar. On y apprend autant de choses que dans tous tes bouquins d’histoire et tes essais à la noix.
   — Polar ou pas polar, quelque chose fermente. Parfois je me sens vide, pas loin de la décompensation mais c’est toujours la colère qui l’emporte sur la tristesse. Je ne suis pas le seul à ressentir ça. Peut-être à cause des frustrations mais aussi parce que je ne supporte plus les mensonges de nos « dirigeants », les injustices, la pauvreté organisée. Elle monte, cette colère, partout, je le sens.
   — Le pouvoir le sent aussi, sois tranquille.
   — C’est justement ce que je ne suis pas. Le pouvoir cherche à nous calmer par la peur et les mesures coercitives. A la radio, à la télé, tu n’entends parler que de maladie, de contraintes, de retour de la croissance. C’est l’angoisse ! Pour l’instant, on se rassure, chacun dans sa bulle de sécurité, en communicant depuis son téléphone, son ordinateur, devant sa webcam. Mais contrairement aux apparences, les écrans font écran à la vie réelle.
   — Moi, je dis que c’est une ouverture sur le monde.
   — Une distraction.
   — Un moyen de rester en relation.
   — Nos pas vers l’autre sont de minis appels au secours pour vaincre nos peurs et notre sentiment de solitude. « Prends soin de toi ! » Autre manière de dire : « Je tiens à toi, ne me laisse pas seul dans ce désert »
  
— Tu as une télé, un ordi, un téléphone dans ta poche…
   — Des voleurs de temps qui participent à la standardisation du goût pour mieux vendre partout dans le monde, qui nivellent la pensée. Le système capitaliste a compris comment régner en transformant le plus grand nombre en consommateurs captifs, en citoyens médiocres. Il transforme jusqu’au corps des humains. Il a réussi là où les fascismes ont échoué. Tiens, écoute l’anecdote que j’ai lu chez un philosophe, Olivier Rey.
   — Connais pas. Moi, les philosophes…
   — Il parle de Pasolini. Tu vois qui c’est ?
   — Un mec qui faisait des films chiants ou dégueus.
  
— Ça c’est de la critique intelligente ! Ah, j’ai trouvé le passage.
   — Lis si tu veux, ta douce voix me bercera. Tu vois, pas besoin d’écran.
   — « Pour réaliser L’Évangile selon saint Matthieu, film sorti en 1964, Pasolini avait recruté l’essentiel des acteurs dans les rues des petites villes de l’Italie du sud où le tournage a été effectué. Il avait le sentiment d’avoir affaire à des visages, à des corps fondamentalement semblables aux visages et aux corps qui avaient vécu deux millénaires plus tôt en Palestine. Dix ans plus tard, il s’est rendu compte que le même tournage aurait désormais été impossible: tous les visages, tous les corps des jeunes gens portaient maintenant, en eux, la marque de leur exposition à la télévision, à la publicité et à la consommation, et du rapport radicalement modifié au réel qui en résulte. »
   — Tout ça pour dire que ceux qui quittaient leur uniforme fasciste, retrouvait leurs coutumes, leur mode de vie alors qu’on n’échappe pas à la société de consommation actuelle. J’ai bien compris ? Connerie !
   — Exactement. La nourriture industrielle, les vêtements marqués, la musique, les habitudes… Tout se standardise, les particularités disparaissent. Ecoute encore. Cette fois c’est Pasolini lui-même qui s’exprime dans son recueil d’articles, Les écrits corsaires : « …en ce temps-là, les jeunes, à peine enlevaient-ils leurs uniformes et reprenaient-ils la route vers leur pays et leurs champs, qu’ils redevenaient les Italiens de cinquante ou de cent ans auparavant, comme avant le fascisme. Le fascisme avait en réalité fait d’eux des guignols, des serviteurs, peut-être en partie convaincus, mais il ne les avait pas vraiment atteints dans le fond de l’âme, dans leur façon d’être. En revanche, le nouveau fascisme, la société de consommation, a profondément transformé les jeunes; elle les a touchés dans ce qu’ils ont d’intime, elle leur a donné d’autres sentiments, d’autres façons de penser, de vivre, d’autres modèles culturels. Il ne s’agit plus, comme à l’époque mussolinienne, d’un enrégimentement superficiel, scénographique, mais d’un enrégimentement réel, qui a volé et changé leur âme. » Leur âme, tu comprends.
   — Ouais, diabolique ! Je me marre.
   — Ce qui signifie, en définitive, que cette « civilisation » de consommation est une civilisation dictatoriale.
   —  Réjouis-toi. Si tout le monde pense pareil, les riches, les pauvres, c’est l’égalité réalisée, non ?
   — Sauf que les plus démunis sont les plus lésés. Encore ce vieux Paso :       « Cette évolution est particulièrement funeste pour les pauvres, arrachés à la richesse, à la vitalité et à la dignité des cultures populaires pour être précipités, sous prétexte d’égalité, dans une culture de masse où plus rien ne les distinguera sinon un statut d’infériorité. »
   — L’abêtissement des citoyens a toujours été un moyen de gouverner, rien de nouveau.  Qu’est-ce qu’on y peut ? Chacun a son libre arbitre et peut décider de ses choix. Médias somnifères, lavage de cerveau publicitaire, distillation quotidienne de la médiocrité à hautes doses, on connaît la rengaine. Tu te prends trop la tête.
   — Ce système pourri  n’a pas l’air de te déranger beaucoup.
   — Je m’arrange avec la vie telle qu’elle est. Chacun peut s’en sortir avec un peu de volonté. C’est ainsi depuis la nuit des temps, mon bon.
   — C’est pour ça qu’il faut réfléchir ensemble et construire un autre monde.
   —  J’imagine le résultat. Tu connais la nature humaine…
   — Les gouvernants à la solde du système capitaliste espèrent nous endormir et juguler toute révolte future face à des injustices pourtant criantes. Ils instillent la peur à longueur de journée, en ondes et en images. Rien de tel qu’une grande frousse pour imposer des lois iniques et mener la masse où l’on veut. Si les séductions du monde marchand et les frustrations accumulées en ce temps de confinement ne suffisent pas à nous faire oublier nos bonnes résolutions de confinés, si ceux qui auront réfléchi à leur vie d’esclave consommateurs et de pions inutiles se révoltent, la violence policière sera au rendez-vous. Les pseudo-démocraties se transformeront en dictatures plus classiques, plus radicales, tu verras.
   — Bien, alors fermons les radios et les télés. Je l’ai déjà fait, je regarde plutôt des séries sur internet. Toutes celles que j’ai ratées à cause du boulot et de la course quotidienne.
   — Tu ferais mieux de sortir sur ton balcon, d’aller faire trois pas dehors et de regarder autour de toi. La contemplation de ce printemps exubérant t’ouvrirait l’esprit. Tu devrais en profiter parce que notre passivité met en péril toute cette beauté. On l’alimente tous à notre manière, ce système destructeur.
   — Toi, tu as un jardin, tu peux parler. En ville, c’est autre chose…
   — On en revient à ce que je te disais au début de notre conversation. Je te parlais des confinés en HLM. Mais je n’oublie pas les réfugiés dans les camps de rétention surpeuplés, les pauvres, les isolés… Autant de nous qui nous laissent perplexes et déconfits face à nos modes de vie, à nos aliénations.
   — Tu parles comme un livre.
   — Oublie tes polars et tes séries. Prends le temps de réfléchir à ta condition. Peut-être que tu auras envie de devenir ce que tu es au plus profond de toi.
   — Je me trouve très bien comme je suis. Je ne crois pas plus que toi en ce qu’on me serine depuis le premier jour de ma vie. Mais je ne vois pas le moyen de changer cette putain de société qui a tout de même certains avantages. Tu ne crois pas ?
   — Bon petit soldat ! Comme la plupart des gens. Tu ne vois pas que tu es embrigadé au service d’un système qui profite à quelques uns au détriment du plus grand nombre. On est de plus en plus nombreux à réfléchir à un autre monde et cette crise nous y aide.
   — Reste plus qu’à passer à l’action, gros malin. Les idées, c’est beau, passer à l’acte c’est plus difficile, non ?
   — On y arrivera. Ce système a montré ses limites, il se casse la gueule et nous entraîne dans sa chute.  Il est temps de bâtir un monde en accord avec notre nouvel être solidaire.
   — Tu prépares un discours électoral ? Les pires situations sont vite oubliées, crois-moi, et la vie reprend son cours, comme avant. Moi, je n’ai qu’une seule certitude pour ce qui viendra après : nous aurons les cheveux plus longs.
   — Ce qui serait bien, c’est que tes idées soient moins courtes.
  
— Et tes belles résolutions tenues !

4 réflexions sur “Nés déconfits

  1. Oui, pertinente description (que je viens d’ailleurs de partager sur mon profil avec ce commentaire) en dialogue contraire du corps de cette société à deux jambes qui se parle sans se comprendre, qui doit être en déséquilibre comme toute marche le nécessite pour avancer, faire un pas de plus, mais devenue immobile car nous ne sommes plus vraiment en marche sauf en faux symbole à vouloir s’en persuader ou le faire croire, depuis longtemps claudiquant et traînant la patte d’une jambe un peu gauche, et courant de façon désordonnée en marche forcée, adroite, vers un grand rien pour beaucoup et un grand tout pour si peu, de l’autre. Il décrit bien je crois le corps de notre société funambule à faire le grand écart entre l’être et l’avoir. Et qui se fait un peu avoir à peine commencé à naître ! Société à se faire des croches pieds l’un à l’autre, en pied de nez, à s’épier à en devenir comme ces pieds qui ne savent plus sur lequel danser, tenter de mettre l’autre jambe à genou alors qu’on pourrait les prendre à son cou non pour fuir mais pour aller de l’avant. De quoi perdre la tête… de l’état et le fil de ses pensées, mettre en des errances le corps électoral, ce corps sans accords a son corps défendant, ne plus s’accorder qu’à ne pas se comprendre.

    Pauvre choix entre « marche ou crève »… on n’est pourtant si près parfois du « charme ou rêve »… à un pas parfois, mais il y a ce « c » qui fait qu’on n’en fait pas assez…

    Dépassé par ce confinement ; on se confie, il ment ! Et déjà dans le déconfinement les rêves d’autres lendemains partent en déconfitures qu’on étale sur les journaux du soir, regardez comme les illusions en confettis s’envolent dans le vent printanier pour venir mourir au pied des grandes enseignes qui ne nous apprennent pas grand choses sur qui nous sommes, mais qu’on somme à consommer. Et devant ces confettis qu’est-ce qu’on fit alors que demain aurait pu être fécond ? On se voile la face et on jette les gants au lieu de démasquer ceux qui pensent pour nous sans prendre de gants, on applaudit à tout rompre ceux qui pansent mais qu’on privait hier de dépenses, on écoute les saigneurs d’hôpitaux comme des seigneurs de châteaux en Espagne… châteaux de cartes cher à Descartes rabattu en un … Je pense donc tu me suis…. Ben non, je panse donc JE suis !
    Et qu’enseignent-ils vraiment ces maîtres au jugement de Salomon, plus percepteurs que précepteurs, quand ils remettent les enfants à l’école de l’économie, en faisant l’économie de la vie et des avis et vents contraires ? Attention, d’apprendre à lire, à l’ire, il y a peu ! Ces nouveaux royalistes près de leurs royaltieaser de dates en dates ne donnent pas très envie de voir la suite, illuminés d’éclairs de taser plus que de génie à rêver demain.

    Pourtant, « rêver », à se lire et lier dans les deux sens, autour du « v » de vérité plus que d’Ave césar, devrait pouvoir permettre de trouver chaussures à chaque pied. Parce qu’à cloche pied nous n’irons pas très loin. Et à vivre sous cloche on commence à faire du glas !

    Alors oui, n’ayons pas les idées courtes face à ceux qui ont le bras longs et fond des ronds de jambes à s’emmêler les crayons de couleurs.

    Et comme disait Coluche  » Dans la vie, y’a pas de grands, y’a pas de petits. La bonne longueur pour les jambes, c’est quand les pieds touchent par terre. » » Mais lui « n’était » qu’humoriste… et n’a fait « que » les restaus du coeur…

    Un proverbe Hébreu dit « Le Mensonge n’a qu’une jambe, la vérité en a deux »… il va peut-être nous falloir réapprendre à marcher, pour de vrai cette fois, par nous-mêmes, ensembles…et en bonne intelligence sur nos deux gambettes…

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