Béton triste

Les arbres ont grandi depuis que la cité est sortie des terres à blé, dans les années 60, au siècle dernier. L’homme s’en étonne, se gare sous leur ombrage et continue son chemin à pied. Les parallélépipèdes de béton affichent un bariolage de linge aux balcons, entre les antennes paraboliques.
Des gosses assis sur un muret de descente de cave épient le visiteur avec acuité. Un intrus mais sa dégaine débraillée est rassurante. Il n’a rien d’un assistant social ou d’un éducateur. Quant aux flics, aucun ne se pointe seul dans la cité.
Il fait un signe amical aux gamins, lève les yeux sur les murs ravaudés. Cité de transit qui aurait dû être démolie depuis longtemps mais qui gagne son éternité à raison d’un remaquillage tous les trente ans. On s’installe ici pour quelques mois en attendant des jours meilleurs et quelques décennies plus tard c’est la quille. Les déménageurs en livrée noire vous emportent, vieux chiffon essoré, au fond d’une armoire à poignées.
Bâtiment 9.
Ici a vécu la mère Foucard. Une obèse qui passait son temps sur son balcon étroit, coincée entre deux pots de fleurs sans fleurs, vigie du radeau de la Méduse. Elle attendait le retour de son mari qui s’était tiré, puis de ses enfants placés dans un foyer d’accueil. Un jour, la Foucard est morte d’un arrêt cardiaque, sur son minuscule balcon rouge. Les voisins ne l’ont remarqué que trois jours plus tard. Elle faisait partie de l’architecture. C’était l’époque où la cité sortait des terres à betteraves, quand les pieds-noirs, familles musulmanes et juives, côtoyaient les gens sauvés des quartiers insalubres du vieux Créteil, des bidonvilles de Stains, avant les arrivages d’Afrique noire ou d’ailleurs. A chacun son folklore : photo du pape au-dessus de la télé, thé à la menthe, jilbabs, qamis, boubous éclatants…
Les balcons se succèdent, un peu ragaillardis par la récente réhabilitation de la cité, mercurochrome et bleu de méthylène sur la plaie. La vie grouille encore au creux de la blessure.
Escalier G, bâtiment 4. C’est là.
Sur le pas de la porte défoncée, un gamin hébété est assis dans la pisse de chien. Un autre tire sur un mégot. La fumée chasse un instant l’odeur qui monte du sous sol. Vieilles urines, désinfectant, épluchures pourries. Ce sirop de vie n’a rien d’un nectar.
L’homme retient sa respiration, avise la rangée de boîtes à lettres déglinguées. Graffitis, tags, insultes, cœurs percés, violés par des phallus surhumains.
Aucun nom connu de lui.
Il faut croire que le monde enfoui en lui n’a jamais existé.

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