La pierre sur le chemin

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Tu arpentes mon sommeil, Giovanna, grand-mère, mère de ma mère, aux yeux clairs comme elle. Tu me souris par delà le temps puis tu détales dans l’aube glaciale d’une vallée du Piémont. J’entends ton galop de petite fille sur le pont de bois. Ta robe usée flotte sur tes jambes nues ; tu serres une poignée de châtaignes chaudes contre ton cœur. La cicatrice du chemin sinue entre les arbres où s’effilochent des lambeaux de brume. Des ombres flottent sur la vapeur. Tu marches plus vite. Tes souliers à semelle de bois butent sur les cailloux. Chaque matin tu en ramasses un et tu le jettes dans le torrent qui dévale la montagne. Tu voudrais caracoler sur son courant onduleux. Sa furie et son grondement de rocaille te fascinent. Emportée par le flot, tu rejoindrais vite l’avenir dont tu rêves, les musiques, les sourires, les fêtes.

Tu imagines ton mariage, ta robe seringa, les flonflons du bal, les demoiselles d’honneur aux bras chargés de fleurs. Tu entrevois ta vie promise, les demains d’abondance, les printemps de semailles, les étés de foin, le silence de midi à l’ombre d’une haie, les nuits d’amour partagé.

Tu ne pressens pas le train de l’exil, la servitude, ta maison envahie de montagne, ta langue qui perdra ses mots, ton fauteuil à l’extrémité du siècle et ces quatre murs où ton regard suivra les arabesques du papier peint, chez ta fille, au fin fond de la banlieue parisienne.  Non, sur le chemin de ton enfance, tu vois ta vie s’arrondir comme le soleil rouge qui monte derrière le vitrail givré des branches. Tu oublies le froid, petite fille grand-mère, et le flot noir du torrent. Tu ne veux pas qu’il t’engloutisse.

La cloche de l’école où tu ne vas déjà plus tinte en bas de la vallée. Tu reprends ta cavalcade sans avoir eu le temps de manger. Au fond du sac de toile pendu à ton épaule, un oignon, un morceau de pain, ton repas de midi. Tu rejoins la filature et le cercle vibrant des machines. Tu as dix ans.

Demain, dans mes songes, une nouvelle pierre t’attend sur le chemin.

(Extrait du roman « La vie, au contraire »)

2 réflexions sur “La pierre sur le chemin

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