PORTRAIT POSTHUME

profil de vieil homme, de Vinci 2

Rien n’est réparable du passé, même si la mémoire sait s’affranchir des fureurs et redorer les icônes.

Je nous revois, moi suivant la course des nuages dans la clairière de ciel au dessus de l’étang, lui penché sur le même ciel glissant à la surface de l’eau, sa canne à lancer fermement tenue. Attitude classique du pêcheur qui devine, sous les reflets de l’eau, le brochet merveilleux, le mystère fondamental. Je rejette les poissons que j’attrape dès qu’il a le dos tourné. Peut-être ai-je pitié d’eux plus que de lui. Le pique-nique est bien protégé dans la glacière, à l’ombre d’un saule.

Mon père est paisible. Il semble heureux de m’avoir à ses côtés. Combien de fois, enfant, me suis-je promis de lui rendre ses coups le jour où je serai assez fort pour l’affronter ? Au moins me faisait-il ressentir mon corps à la différence de ma mère qui détestait me toucher. Je le maudissais, lui et sa violence incontrôlée. Aujourd’hui encore, les colères et les cris me tétanisent. Le moindre reproche, même justifié, me détruit. Je fuis les conflits. J’ai souffert de sa colère et de ses corrections bien après qu’il ne meure. Si je doute parfois qu’il m’ait battu – malgré les traces bien réelles sur mon front – sa voix de rogomme continue de m’effrayer à travers celle de toute personne élevant le ton. C’était pourtant lui qui m’emmenait au Régina, le cinéma du quartier, et qui me fit découvrir, en visitant les musées parisiens, la beauté des Gauguin, des Matisse et des masques africains. A l’époque, j’ignorais l’histoire de son enfance. Je la tiens d’une infirmière qui lui servait de confidente les derniers jours. J’ignorais ses fugues, à sept ans, du côté du Morvan. L’Assistance Publique le brinquebalait d’une famille de rustres à l’autre. Les trempes qu’il recevait le laissaient étendu sur le carreau. Il se souvenait de sa perpétuelle fringale et du froid lorsqu’il dormait dehors. Ses frayeurs d’alors s’étaient muées en une anxiété qui ne l’avait plus jamais quitté. Moisissure de l’âme déterminant toutes ses réactions.

Je le craignais, étonné parfois d’un geste de tendresse à peine ébauché. J’admirais secrètement sa connaissance du latin des plantes et son coup de crayon quand il inventait des jardins. J’en prenais de la graine.

Je le dessine allongé dans son cercueil, de mémoire. Le menton est proéminent et cache une cravate que je ne lui connais pas. On a coupé court ses cheveux blancs. Il a les mains croisées sur un costume en laine qui ne le réchauffe plus.

Je cache mon dessin entre les pages d’un roman et je le retrouve des années après, à une époque où je ne veux me souvenir que des bons moments.

Le portrait est ressemblant.

(Extrait de « La vie au contraire » Roman)

 

 

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SOLITUDE

barque -

 

Soir immobile.

La terre gît sous ses voûtes hautes. La ville est un reflet mouvant. Une foule écran charrie son silence, des quinquets de quartz brillent entre les figures de faïence. Je compte les formes fluentes révélées par la luminescence brumeuse des réverbères : cent spectres blets qui vacillent par les rues étroites.

Le cri d’Anubis dessine des portées de chacones injouables. Sur les branches des sorbiers, les élytres des criquets battent au même rythme, sans chef d’orchestre.

Solitude dans l’œuf trop plein de ce monde.

Tu naîtras de l’attente fille Atlante, de ce vide, de l’absence. Tu calmeras le sirocco qui moud le grain des déserts. Tu seras le Nil, la tourbe, la semence qui crée l’homme. Tu te poseras sur mes épaules de ciel griffées par les oiseaux de proie.

Sourds ma source, trouve le cours de mon dédale, remonte l’écheveau de mon apocalypse. Que tes rivières secrètes accueillent la pluie acide de ma lumière morcelée.

Que le vent solaire éparpille mes abeilles d’os et de chair.

Enfants

 Falaise

Ils avaient grimpé sur la falaise et s’étaient assis dans l’herbe haute brûlée par le sel des embruns. Poussières de foin, étoiles de paille, herbes filantes. Litière de lumière frottée de vent.

   Il prit son visage entre ses mains et la regarda comme s’il ne l’avait jamais vue. Dentelles fougères, ombres légères sur sa peau d’épice. Elle l’attira à lui et leurs corps moissonnèrent callunes et tormentilles. Les fleurs de chèvrefeuilles nourrissaient leur souffle. Il voyait dans ses yeux des forêts enfanter le silence et des soleils avancer de front. Dans son corps, le sien retrouvait sa mémoire et l’avenir devenait possible. Il pressentait les jours et les nuits avec elle, leurs enfants dans son ventre. Enfants des greniers, des jetées sans fin. Enfants des îles vierges. Enfants miel des garrigues, enfants lavande, sève acide des sources. Leur flux les déposerait, coquillages, aux rives rêvées. Leurs mains nues les cueilleraient au creux de leurs corps pour les rendre à l’espace. Poussières d’homme, promesse d’univers. Enfants des anciennes blessures, argile tendre, terre de révolte, de récoltes mûres, ils seraient une revanche sur la mort et l’abandon, leurs justes enfants du midi des groseilles. Ils ouvriraient l’horizon et rebâtiraient un monde juste et fraternel, ils franchiraient d’un bond les haies des prairies nocturnes pour créer la lumière.
Il entendit nettement leur rire tandis que la mer assaillait la falaise et qu’elle ondulait avec eux.