Hallucination

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Animaux dépareillés et noirs. Les nuits aux autres nuits pareilles charrient les songes qui les rongent. Coups de boutoir, accrocs dans le vif. Couteau en plein coeur.

Depuis son lit, il écoute les stridences vrillées sur le boulevard. Une ombre se faufile par la porte ouverte sur le couloir.

Il se cache sous les couvertures et retient sa respiration. La chimère arpente l’obscurité puis disparaît à travers le mur.

Trempé de sueur, il se découvre.

Au dessus de lui, la poutre a ouvert son œil et le guette. Il reste allongé sur le dos, fasciné par cette prunelle qui darde son rayon éblouissant. Il a beau fermer les yeux, la clarté qui jaillit du plafond transperce ses paupières.

Ferrailles racailles. Vols courbes des oiseaux déchirés en vol. Il tombe avec eux sur le sol calciné, se dépêtre des plumes sanglantes et rampe vers une rivière opaque qui charrie des cadavres dépecés s’accrochant de ci de là à des moignons d’arbres. Une pluie acide ronge sa peau. Il se relève et avance. Il est le goudron des routes, la boue des chemins. De lourds camions roulent sur lui et emportent des lambeaux de sa chair moulés dans les dentures de leurs pneus. Il est la machine fumante.

Reflets du pare-brise, moteur de la fuite, il décapite les ténèbres au laser de ses phares. Il virage, défonce, rugit rouge sang, transcoupe à travers champs, ravage des villages, écroule des maisons et s’arrête enfin sur une place bordée de ruines.

Une fontaine crache des jets de glace. Il lèche longuement les lames de cristal. Sa langue saigne. Ses forces l’abandonnent. Il s’allonge sur des pavés doux comme la mousse des forêts. Les anges, perchés sur les toits violets, l’observent et l’endorment d’un battement d’ailes.

La lumière d’été cisaille son sommeil et le surprend hébété sur la margelle d’un puits. Il plonge au centre du cercle noir.

 

La fenêtre de la chambre est ouverte et le rideau, agité par la brise du matin, ombre par moment le lit abandonné.

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Le Discours

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Citoyennes, citoyens, merci d’être venu si nombreux défendre avec moi les valeurs qui au cours des siècles ont fait la grandeur de notre pays et qui, vous le savez, sont en but aux attaques les plus basses. Pas de panique, nous vaincrons ! De tout côté les renforts accourent. Ainsi, j’ai l’honneur de vous présenter ce soir quelqu’un de grand mérite qui m’assistera dans la lourde tâche de mener à bien notre politique qui, pour austère qu’elle soit, dégagera pour chacun d’entre vous un espace de bonheur et de joie, certes limité mais néanmoins vital en ces temps de vaches maigres où le veau d’or est toujours debout mais immangeable.

Mesdames, messieurs, je vous demanderai d’ici quelques secondes d’applaudir quelqu’un d’exceptionnel. Quelqu’un, c’est vague me direz-vous. En général la préposition indéfinie quelqu’un peut aussi bien désigner une personne remarquable – Ah, c’est quelqu’un ! – qu’un parfait inconnu. En effet, quand vous demandez : Quelqu’un peut-il me donner l’heure ? Vous avez peu de chance de recevoir ce don d’une vedette du cinéma ou de la chanson. Un passant anonyme et sans charisme peut parfaitement vous renseigner. Vous devriez vous méfier. Va savoir à qui cette personne aura subtilisé ce qu’elle vous offre si généreusement alors que le temps est un espace partagé qui appartient à tout le monde, où chaque être humain est plongé gratuitement dès sa naissance – bien que le processus soit coûteux à la longue et que tout un chacun en fasse les frais un jour où l’autre.

Citoyennes, citoyens, boutons hors de nos frontières les laxistes, les inutiles, les terroristes ! Que chaque français se dote des moyens techniques nécessaires à leur repérage dans le flot temporel et qu’il ne compte plus, pour être protégé, par un état durement ébréché par la politique irréaliste de nos prédécesseurs, ces impécunieux dispensateurs de biens sociaux outrageusement distribués à des personnes dont l’identité nationale est plus que douteuse.

J’ai une pensée pour ceux qui, parmi vous, évitent d’exhiber à leur poignet une montre bas de gamme, révélation honteuse de leur manque de réussite sociale. Qu’ils sachent qu’en s’adressant à des inconnus pour demander l’heure, ils risquent d’être la victime d’un de ces malfrats de piètre extraction qui rôdent dans nos rues – pourtant les plus sûres du monde grâce aux caméras de surveillance et à nos vigilants voisins organisés en milices. S’adresser à un étranger – de ceux que l’on n’a pas encore renvoyés dans leur savane, faute de kérosène à prix abordable – c’est à coup sûr cherchez les ennuis ! Vous compliquez la dure tâche de nos policiers, ces héros modernes et dévoués qui ont bien d’autres chats à fouetter. Manière de parler, bien entendu, le fouet n’étant donné qu’aux humains qui se comportent comme d’insouciants animaux. En ce qui concerne les animaux, nous avons d’autres moyens – l’électrocution, le merlin – bien plus respectueux de la bête que le couteau rouillé utilisé par des communautés archaïques. Pour plus de précisions sur nos méthodes, adressez vous aux bouchers présents dans la salle dont j’aperçois la bannière syndicale. Merci de votre fidélité, humbles travailleurs de la viande, pourvoyeurs d’os à moelle et de rumsteck saignant. Les végétariens n’ont qu’à bien se tenir…

Mais revenons à la question du civisme. Posséder une montre en état de marche est le premier pas vers le respect de nos institutions. Cela vous permettra, par exemple, d’arriver à l’heure à votre rendez vous à la Maison de l’Emploi, ce qui est la moindre des choses quand on sait que l’exactitude est la politesse des pauvres et que nos fonctionnaires en nombre réduit désormais n’auront que quelques minutes à vous consacrer. Il n’y en aura pas pour tout le monde. Qu’on se le dise ! Où en étais-je ? Oui… à vous consacrer… En ce qui concerne votre consécration je vous recommande de contactez le personnel ecclésiastique qui assure la bonne tenue de cette salle. Le premier curé venu saura vous satisfaire si l’homme est assez pervers pour se soumettre à vos pulsions. Alléluia ! Mais revenons à nos moutons. Manière de parler, ces animaux se moquent bien d’être redevable de quelqu’un et suivent leur instinct grégaire, tels d’écervelés électeurs, indifférents à l’heure qu’il est et au temps qu’il fait, bien protégés par une épaisse toison qu’il est nécessaire de tondre régulièrement. N’oublions jamais que le troupeau n’est rien sans le chien et que le chien obéi au berger qui lui, n’a pas besoin de montre pour arriver à son heure…

Mes chers concitoyens,  il est temps maintenant d’accueillir parmi nous celui ou celle que vous attendez avec l’impatience qui vous caractérise, ô contribuables dévoués et néanmoins récalcitrants ! Un homme, une femme ? Chabadabada… Surprise ! En me contentant d’évoquer quelqu’un au début de ma présentation, vous ne pouviez en effet deviner le sexe de cette personne. Même d’une femme, on a l’habitude de dire (rarement, je vous l’accorde) : C’est quelqu’un ! On devrait employer la proposition quelqu’une, heureusement inusitée. Si elle ne l’était pas (inusitée !) et que notre invité en était une (invitée), j’aurais pu m’exclamer en pensant à cette hypothétique héroïne : Ah, c’est quelqu’une, vous savez ! Mais vous auriez cru à une faute grammaticale et comme j’aspire seulement à présenter mon quelqu’un sans m’étendre sur ses mérites – bien que je l’admire beaucoup – je précise que mon quelqu’un est un homme. Oui, un vrai ! Voyons voir de plus près. Notez bien que l’expression voyons voir ne signifie rien à vos yeux puisque elle peut-être employé aussi bien par un aveugle. S’il y en a un dans la salle, qu’il me précise la manière dont il reconnaît que quelqu’un est un ou une, cela m’éclairera sans l’éblouir et nous pourrions… Suis-je assez clair ? Certainement, puisque vous m’avez élu. Mais brisons là et résumons. Celui qui attend derrière ce rideau, ce mystérieux quelqu’un, est vraiment un être d’exception, croyez-moi ! Un homme providentiel que vous apprécierez tout spécialement. Avec le temps, cette personne comptera pour vous. Que comptera-t-elle, il faudra lui spécifier. C’est vous l’employeur. Ça ne me regarde pas. Je me contente de mettre les gens en présence, à eux ensuite de s’arranger entre eux dans un marché libre et non faussé. Faussé par qui ? Par la concurrence déloyale des services publics. Rien à craindre avec celui dont je parle qui est un homme public dotée d’une intense vie privée. Privée de quoi ? De rien. L’homme a su tisser des liens étroit avec la finance internationale – Dieu la protège ! –  qui veille sur l’équilibre du monde. Souvenons- nous au passage que des liens trop lâches font douter d’une relation véritable et que si vous les resserrer trop, vous provoquez la mort de votre interlocuteur. Louons donc la mesure et la force de notre champion ! Peuple avide de biens matériels, fervents contempteurs du désordre, je vous demande d’accueillir maintenant avec tout le respect qu’on lui doit et la servilité qui vous caractérise …

Soudain, l’orateur se rendit compte du silence qui régnait dans la salle. Il releva les yeux de ses notes. La salle s’était vidée. Dans les coulisses, il ne trouva personne non plus.

Il se mit à hurler : Y a quelqu’un ?