Corps de lecteur

Corps de lecteurs

   Je me souviens d’un rocher au bord du Gardon de Mialet, en Cévennes, qui m’accueillait sous un surplomb pourvoyeur d’ombre dans ses creux lisses miraculeusement adaptés à la forme de mon corps. De temps en temps, très occupé à recréer le monde du roman que je lisais, j’étais surpris par le réel qui faisait irruption dans mon univers mental : un bourdonnement d’insecte, le saut d’un poisson, des rires d’enfants, le mistral dans les cimes… Une incitation à lever la tête, à reprendre possession de moi mais sans frustration. Poser un livre est un grand plaisir quand on sait qu’on va le reprendre après un bain dans une eau claire et jaillissante où brillent les paillettes de quartz soulevées du fond par le bouillonnement du courant. La  distraction est ici un moyen de se ressourcer et de différer le plaisir de lire pour mieux le savourer ensuite. Il ne m’arrive jamais rien de pareil devant un écran. D’un clic, je bascule d’un espace à l’autre tout aussi virtuel et glacé. Cette action compulsive, ce zapping, trouble ma lecture. Attiré par la diversité des propositions du web, je m’égare de site en site, loin de ma lecture initiale et d’une réflexion véritable, victime de Sa Majesté des mouches, le prince de la distraction.

   La dématérialisation de la lecture sur écran, son implication physique minimum, m’apportent bien moins de joie que la lecture palpable d’un livre en chair et en os. Peut être suis-je né trop tard et n’ai-je pas bénéficié suffisamment tôt d’une initiation à la lecture sur écran. On me dira que la liseuse électronique est un bon substitut du livre. Pas de fatigue visuelle, encombrement minimum, utilisation en tout lieu, disponibilité de milliers de titres… Malheureusement, ces livres électroniques sont appelés à devenir à leur tour des objets hyper média, assortis de vidéo, d’entretiens avec auteurs ou critiques, d’animations, de sons et enfin de publicités. Donc à ressembler à n’importe quel écran d’ordinateur. La société marchande qui est la notre ne peut surseoir à sa volonté de profit permanent.

   Le livre papier – nommé aussi volume – possède une matière, un relief, une texture, un poids qui monopolise notre corps en mettant en synergie nos gestes, nos perceptions et notre intellect. On me dit que tout ceci est un ramassis de poncifs  trop souvent évoqué pour dénigrer la lecture dématérialisée. Je me souviens pourtant de l’odeur acide des Livres de poche  liée à jamais à mes premiers émois littéraires plutôt éclectiques – Les canons de Navarone d’Alistair MacLean, La bienheureuse Raton fille de joie de Fernand Fleuret, Le Horla de Maupassant etc. Ce parfum particulier, flotte encore entre les pages des vieux bouquins trouvés dans une brocante, chez Emmaüs, ou sur un rayon de ma bibliothèque. Je retrouve alors la fraîcheur de mes engouements et découvertes d’adolescent.

   Préférer la matérialité du livre papier à l’image électronique est sans doute affaire de nostalgie mais pas seulement. L’épaisseur d’un livre, sa tranche, nous permet une première évaluation de l’ouvrage, du temps que nous lui consacrerons. Nous pouvons le feuilleter, nous en faire une idée avant de se décider à le lire ou à le reposer. Et quand nous lisons, le nombre de pages qui restent à lire nous prépare à l’adieu au livre, nous invite à savourer davantage les dernières pages. Mais, mieux que ça, L’épaisseur du livre participe la mémorisation de ce qu’on lit.

   Une étude du laboratoire de neurosciences cognitives de Marseille a soumis la lecture d’une nouvelle de 28 pages de la romancière Elisabeth Georges à deux groupes de lecteurs munis les uns d’une version papier les autres d’une liseuse électronique. Les deux groupes ont eu la même compréhension globale de l’histoire mais, par contre, sur les aspects temporels de l’histoire, les lecteurs sur papier ont été plus précis que les autres. Par exemple, ils ont mieux su dire dans quelle partie du texte était mentionné tel événement ou tel autre. Le dernier test, surtout, qui demandait de replacer 14 événements de l’histoire dans l’ordre chronologique a montré une bien meilleure performance des lecteurs papier. Cette expérience tend à prouver que nous nous repérons moins bien dans l’espace du livre électronique que dans celui du livre papier. Dans le cas d’une lecture sur écran, notre approche des séquences de l’histoire est gênée par l’absence d’indices spatio-temporels provenant de notre toucher et de nos autres sens. On parle de kinesthésie pour évoquer la perception, consciente ou non, de la position des différentes parties de notre corps pendant un acte. Cette fonction nous permet de nous ajuster au monde – par exemple de coordonner notre œil et notre main. Mais la kinesthésie est aussi un élément clé de la mémoire musculaire qui participe elle-même à la mémorisation plus globale d’un geste d’une action et au-delà, au développement de la mémoire intellectuelle.

   L’expérience que je viens d’évoquer est soumise à débat mais elle montre surtout l’engagement de notre corps dans la lecture (comme dans toute action humaine) Il est différent selon les types de support de lecture. Un des analystes de cette expérience explique que le numérique doit trouver sa corporalité (sic) pour être vraiment opérationnel. L’avenir nous dira de quelle manière le corps humain s’adaptera aux technologies qui peu à peu le mettent à l’écart. L’être humain augmenté que les scientifiques nous annoncent risque, en fait, d’être un individu diminué et dépendant de prothèses technologiques.

   D’autres études dont celle de Ziming Liun, professeur des sciences des bibliothèques à l’université de San José, montrent que la lecture numérique à plutôt une fonction utilitariste qui amoindrit les facultés d’attention et de concentration. Elle nous invite à papillonner sans cesse et entretient une excitation attentionnelle et finalement une désorientation cognitive. Nos capacités de repérage et de mémorisation sont amoindries et nous font perdre le fil de notre pensée.

   Sur un écran, tout paraît plus simple mais, en fait, devient simpliste. L’image se substitue au texte, le texte devient rudimentaire, soi-disant pour être accessible au plus grand nombre. Certains chercheurs craignent que l’abstraction électronique rende confuse la limite entre espace réel et espace virtuel. Le fait est que lecteurs qui n’auront connus que ce type de lecture auront assurément le cerveau façonné différemment de celui d’un lecteur papier. On peut d’ailleurs constater que les troubles de déficit de l’attention se développent, il suffit de demander leur avis aux enseignants.

   A tous ces arguments qui pénalisent la lecture sur écran s’ajoute celui de la fonction sociale du livre papier du fait de son statut de vecteur d’une transaction matérialisée. En effet, prêter ou donner un livre enrichit l’échange entre individu de manière beaucoup plus sensible qu’un transfert de fichier électronique abstrait sans contenu affectif identifiable. Beaucoup de ces fichiers se retrouvent noyés parmi les dizaines reçus journellement et rejoignent le cortège des mangeurs de temps…

   Nous sommes des êtres doués de perception sensorielle et de mouvement ; il semble acquis que nous avons besoin de la matérialité des objets pour nous situer au monde. Se frotter physiquement à notre environnement marque efficacement notre mémoire, nous permet d’engranger du savoir et d’affiner notre sensibilité tout en augmentant la conscience de nos actions. L’expérience vécue change la perception des choses et l’enrichi. Un homme qui aperçoit une montagne au loin ne peut en parler de la même manière qu’un autre qui aura parcouru cette montagne à pied. Ce dernier aura vécu le paysage dans sa chair et sa perception sera enrichie par son expérience. De même, la lecture physique d’un livre de papier est une expérience corporelle, intellectuelle. Elle devient même métaphysique quand on lit un livre ancien marqué par ses lecteurs et les effets du temps : jaunissement, effritement du papier, marques et traces mystérieuses… Lire un livre nous fait partager l’intimité de celui qui l’a écrit mais lire un livre déjà lu par d’autres nous fait sentir notre appartenance à l’humanité en nous reliant à une confrérie intemporelle de lecteurs inconnus ou disparus.

   L’abstraction gagne du terrain mais la dématérialisation tout azimut n’est pas seulement l’aboutissement des progrès scientifiques, elle est un moyen d’asservissement. Nier l’expérience individuelle des corps et des esprits, normaliser les attitudes, les goûts, les modes de vie et les sensations permet de vendre au plus grand nombre en éliminant la diversité. Nos démocratures marchandes le savent bien qui usent et abusent des subterfuges technologiques pour niveler les particularités, annihiler nos désirs profonds et nos révoltes, guider nos désirs. Plus besoin de massacres et d’autodafés nazis ou staliniens – en ne citant que les périodes les plus spectaculaires – pour rendre consentant le citoyen à son asservissement.

   Vous objecterez que l’écrit, qu’il soit virtuel ou livresque, est un ennemi pour les régimes totalitaires. Effectivement, lorsqu’il y a suffisamment de citoyens capables de lire et de comprendre, la tyrannie des satrapes de tout poil est mise en péril. Face à des peuples sous instruits et maintenus en misère, la domination rencontre moins d’opposition. Remarquons que, dans cette situation extrême, la lecture livresque offre encore des avantages sur la lecture sur écran car il est plus facile pour les dictateurs de couper les réseaux informatiques ou l’électricité nécessaire aux ordinateurs que d’empêcher le passage sous le manteau de documents papier. C’est une bonne raison pour privilégier le livre et même de le sauver car la démocratie n’est jamais acquise – si un jour, en un seul endroit de cette planète, elle a vraiment existé.

   Deux cultures s’affrontent : celle de la lecture profonde sur papier qui nécessite un contexte de silence et celle de la lecture numérique qui obéit au culte de la vitesse et de l’agitation et nous conduit à l’éparpillement de la pensée, au chaos. Comment résister quand la technologie liée à la marchandisation devient hégémonique et totalitaire ?

   Mais j’y pense, ce texte ne serait-il pas traître à sa cause, étalé comme il est sur cet écran ?

6 réflexions sur “Corps de lecteur

  1. En matière de lecture, je varie les plaisirs: livre papier, liseuse. J’apprécie la seconde que l’on peut emporter partout avec soi et qui peut emmagasiner des milliers de pages tout en pesant le poids d’un livre poche. Et rien ne m’empêche de l’utiliser couchée, assise, chez moi ou dans le bus, le train, tout en laissant de temps à autre mon esprit vagabonder, se laisser distraire par un bruit, une présence, un je ne sais quoi… Effleurer le petit écran me procure le même plaisir que tourner les pages d’un livre papier. Je peux aussi marquer ma page pour reprendre ma lecture plus tard.
    Ce que j’apprécie dans le livre papier, mais pour cela il faut qu’il soit neuf, c’est sa couverture, son brillant, sa bonne odeur de papier et d’encre. Je n’en dirai pas autant du livre de bibliothèque qui révèle parfois de mauvaises surprises, taches, miettes ou relents de repas, toutes choses que je n’aime pas vraiment partager !

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  2. Joël, je découvre votre blog (vous avez laissé un commentaire sur le mien) et j’ai effectivement souri en lisant ce billet, à la belle contradiction dans laquelle vous étiez, apologisant (oui, on peut l’écrire) le papier par rapport au numérique alors même que vous avez un blog et que vous y écrivez un billet. Personnellement, je n’ai pas de différence de plaisir entre les supports. Le numérique pour moi qui suit nomade est beaucoup plus pratique. Il permet aussi de prendre des notes et de les centraliser dans le nuage alors que les notes dans les livres demeurent éparses, jamais sous la main lorsque l’on en a besoin (je pratique beaucoup surlignage et annotation en lisant). Par contre, le papier est infiniment plus pratique quant à l’accès direct à une page, au retour en arrière, un livre doté d’index post-it permet de passer très vite, de retrouver très vite les points remarqués. Amicalement, Gilles

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  3. En fait, je ne fais pas trop de souci pour ceux qui appartiennent à la civilisation du livre et qui savent jongler avec les divers supports de lecture, y compris numériques. Des faits et des études diverses montrent qu’il en va tout autrement pour les générations suivantes qui souvent manipulent l’espace numérique avant celui du « papier ». D’autre part, il me semble qu’il n’y a aucune corrélation entre le progrès technologique et le progrès humain, surtout social et psychologique. Les « avancées technologiques » qui ont fait croire à une libération des individus ont, en fait, accentué l’aliénation du plus grand nombre. Je pourrais développer l’idée en citant par exemple la voiture et le téléphone portable qui, prometteurs d’autonomie, n’ont fait qu’aggraver notre aliénation… Ce qui fait que je méfie des outils numériques, tout en cherchant à les utiliser de manière créative.

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  4. Il y a tant à dire sur ce sujet… Les peuples de Mésopotamie, dans l’antiquité, ont peut-être regretté l’abandon des tablettes d’argile. Les Égyptiens celle du papyrus.
    L’invention de l’imprimerie a démocratisé l’écrit. A mis le livre à la portée de tous. A permis la diffusion des idées, des sciences, de la philosophie, du romanesque…
    Aujourd’hui nus vivons une époque charnière. L’écriture dématérialisée nous fait peur. Et si livre papier et livre numérique étaient complémentaires ? L’arrivée de l’un annonce t-il forcément la mort de l’autre ? Pas si sûr même si, c’est vrai, le risque demeure.
    Bien sûr, je suis un amoureux inconditionnel du livre papier. Mais j’aime aussi ma liseuse. Le confort de lecture est équivalent à celui du livre, le confort du feuilletage l’est moins… Mais pour retrouver tous les grands classiques de la littérature (et en découvrir d’autres que je ne connaissais pas), quel plaisir.
    Et puis il y a les blogs d’écrivains. Où l’on découvre pleins de textes qui sont des plaisirs de lecture et nourrissent la réflexion.
    Un comme comme les textes que l’on trouve ici…

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