Manif

LIquidateurs

Des milliers sont là, blanchis sous le harnais ou nés de la dernière pluie, presque tous en jaune. Maillot de vainqueur ou gilet de sécurité. Des badges plein la poitrine, tels des généraux russes. Tous coincés sur la place de la gare à écouter, pour se consoler, du reggae guai et des discours militants enflammés quand ils ne sont pas rendus inaudibles par l’hélico de la police en vol stationnaire au dessus de la foule. Autour d’eux, caparaçonnés, casqués, les épaules rembourrées, 3000 soldats bleus surveillent la foule encerclée des défenseurs de la démocratie mourante, pacifiquement naïfs. Les policiers anti-émeutes barrent les rues de leurs grilles.

La foule prisonnière est calme, paisible, sûre de ses droits. On est venus en famille. Papa, elles sont où les émeutes ? J’en ai marre de rien faire…

– Autrefois c’était beaucoup plus fort, dit un soixantuitar énervé par tant de pacifisme outrancier. Sur le boulevard St Michel et rue Gay Lussac, les casqués, on n’en faisait de la chair à pâté !

Il lève une main.

– Reculez ! Ma main va leur péter à la gueule, tous aux abris !

La foule s’enfuit.

– Montrez-moi cette main ! exige un capitaine de la garde qui a tout entendu.

L’autre lui tend. Le gradé la tire à lui. Elle se détache du manifestant,  lui reste dans la main.

– Elle est artificielle ! s’écrie le galonné.

– Exactement ! répond le soixantuitar avant de se mettre à courir, artificielle comme le monde qui te paie. Ça ne repose sur rien, ta vie de larbin, sur du vent, du pet atomique. Elle est minée par les dividendes des actionnaires du nucléaire.

La main piégée explose alors et une pluie de confettis radioactifs constelle le visage des gardiens du désordre, rappliqués entre temps pour secourir leur capitaine. Aussitôt, leur corps se liquéfie, leurs organes fondent comme l’ont fait ceux des liquidateurs de la centrale, là bas vers l’Ukraine. Et comme le feront ceux de Fukushima.

Un A gigantesque apparaît dans le ciel.

– Je sais ce que veut dire cette lettre, crie un moustachu sur l’estrade. C’est le A d’atome, le A d’abdiquer, d’abêtir, d’abîmer, d’abrutir, d’avilir, d’aveugler.

– Non, c’est le A d’Amour crie la foule.

– L’amour c’est toujours pour demain, crie quelqu’un.

– Mais pourquoi l’ajourner ? propose une vieille dame dans sa robe jaune fluo ?

Et la foule de se ruer sur les gardes survivants qui avancent sur elle, matraque au vent. Et de les couvrir de baisers.

– Quelle folie ! proteste le soixantuitar attardé sur la place, un verre de bière dans sa main valide. Ils vont se faire tuer.

– Bien vu ! réplique un nabot en uniforme en lui défonçant le crâne à coup de matraque.

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