EXIL

LA-DIGUE

LA-DIGUE

Ailes d’ouragan, voiles déchirées, sa maison est un bateau en attente d’îles. Elle tient le cap dans la tempête, ourlée de gris, ourlée de blanc. Son équipage a fui. Depuis le balcon, il guette les hirondelles, les poissons volants annonçant à tire d’aile : Terre ! Droit devant ! Sous la coque défilent les grands rocs, glissent les algues des îles, les Ys, les Atlantides, les édens, les profonds garden. Sur le perron, étrave soc, claque l’ombre du foc. Le portail gouvernail griffe le corail. Aux vitres, des avirons brisés cognent sous les risées. Roseaux rouges, bananiers, flamboyants, incendie des îles, brûlure des elles. Des indigènes lui apportent des fruits sur des pirogues peintes…

Le ciel resplendit, soudain fendu par un éclair blanc. Vols indistincts, corbeaux, choucas, corneilles, déchirures du sommeil. Hébété, nostalgique de sa chute nocturne, il se lève, écarte les rideaux. Guetteur d’inutiles étoiles agrafé à l’aubier de l’univers, il se demande ce qu’il fait là.

Autour de lui, le monde hurle. Il craint les cris de la foule. Pur esprit, il préfère le discours des anges, si bien élevés sur leurs petits nuages. Hélas, les âmes pures sont frigides, elles refusent sa compagnie. Frileux rêveur, sa sérénité porte un cache-nez et un bonnet contre les refroidissements de l’altitude.

Le réel l’exclut. Les rets de son cerveau l’encagent. Quand il a trop froid, il rejoint l’arène jaune où luit l’image Femme et singe une étreinte heureuse en rêvant une terre promise qui ne serait tenue que par lui. Il la baptise de son nom et signe de son sang au bas de l’acte de propriété. Seul en son royaume illusoire, il clame la fin de l’Histoire, la mort de la Mort. Il est Dieu écrivant son livre, se bat avec les mots et veut avoir le dernier. Il s’entend dire : Que ma défaite jamais n’advienne ! Rasséréné, il contemple le paysage qu’il dénature depuis sa naissance.

Ce matin, tout est différent. Sur la plaine aride et vide de ciel, un arbre noir guette l’éternité. La vie est si lente…et si brutale, si violente, siffle l’acier de la hache. Il voit l’arbre s’abattre et c’est lui qui tombe. C’est lui qu’une foule en haillon dépèce jusqu’à la dernière brindille avant d’allumer un feu immense sur la dune pelée. Il crie une phrase qu’il a entendue il y a longtemps : La mort n’a aucun droit, bande de gogos !

La flamme du désert avance et calcine la porte de son abri. Il sort, éructant et crachant des scories sous une pluie tourbillonnante de papillons noirs. Oubliant ses certitudes, il court vers l’incendie bordé de silhouettes gesticulantes.

La compagnie des humains est un salut quand la solitude flambe. Il rejoint la horde et chante avec des inconnus autour du feu. Ils fêtent la fin d’une guerre qu’il ignorait. Un vieillard, près de lui, ne le rassure pas :

– Vous verrez, dit-il, rien n’a changé. Les vaincus brûlent leur chagrin en alambic au bord des chemins. Ils distillent leur rancœur, la liqueur des prochains vainqueurs…

Il fuit et se retourne souvent. Que personne ne le suive ! Il ne tolère même pas son ombre. Il hurle,  le poing levé : Exil ! Exil de moi ! Exil, abandon ! Oubli !

Il longe la côte, marche longtemps au bord d’une mer obscure. La brise marine se lève et plie la tige noire chargée d’astres aveugles. Un soleil pourpre bouscule les phares quilles, file un rai vert entre les cuisses de la nuit, effiloche la brume laiteuse.

Le lapis-lazuli nimbe l’espace.

Essoufflé, il s’assied sur un rocher de la lande et contemple l’infini. Etoles d’écume, récifs assaillis par l’océan qui rafle les rocs… Une clarté diffuse colore lilas la plage trouée de flaques. Les sables inlassables roulent roses sur les rives. Un chien jaune lèche les algues. Les vents taillent la moiteur moka du soir grillé. La barre bleue ramène l’horizon, jette ses émeraudes sur la grève noire.

Il reprend sa route sous les nuées traversées de vols sauvages et titube de fatigue jusqu’au port. Un remorqueur s’évapore, buée au large des graviers battus par le ressac. La rade est vide de bateaux. Le parfum des vieux sacs, graissés par la sueur des chameaux porteurs de café, filtre par les tôles mitées d’un ancien hangar.

Etendu sur le môle encore chaud de la journée, il essaie de distinguer les paroles d’une chanson qui vient d’un café du port. La chanteuse beugle d’une voix éraillée par l’alcool et la cigarette :

J’ai d’l’amour à r’vendre

                     Brûlant sous la cendre…

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