Possession

the open door - Léon Spilliaert

 

Il vagabonde dans les ruelles aux alentours de la cathédrale et repense à elle. Il lui invente des aventures. Par exemple, ce serait le premier jour, celui qui lui enseignerait que ça n’arrive pas qu’aux autres.

Elle rentrerait à pied chez elle. En approchant du centre ville, elle aurait la désagréable impression que quelqu’un la suit. Elle presserait le pas pour semer cette présence tenace. Elle se retournerait vivement. L’éclat du soleil l’aveuglerait. La rue serait déserte.

Un point incandescent entre les épaules, elle se mettrait à courir, grimperait les marches de la cathédrale et s’y réfugierait. Arrivée derrière le transept, elle se trouverait projetée au sol sur les dalles colorées par la lumière des vitraux. Des mains puissantes la parcourraient, la fouailleraient, l’empêcheraient de crier. Elle n’aurait pas vu venir son agresseur qui prendrait possession d’elle toute entière. Une insupportable jouissance l’entraînerait dans sa spirale.

Rentrée chez elle, défaite et pourtant habitée d’une force mystérieuse, elle s’isolerait et se détacherait de son quotidien trivial, se punissant par un jeûne abusif. Au deuxième mois de mortification, elle ferait retraite au couvent. La porte de sa cellule se refermerait sur elle et un éclair aveuglant lui grillerait la rétine.

Il  serait là, devant elle.

Elle se sentirait violemment happée comme ce fameux soir dans la cathédrale où Il avait pris possession d’elle.

Patatoésie

Charlotte, Manon, Rosabelle ou Désirée

rustiques et tuberculeuses solanacées

vos vieux cœurs ridés assoiffés de tendresse

en épousant la terre à la vie font promesse

 

Jamais demain ne luirait sans cette hardiesse

brandie bien haut par un germe à la redresse

contre les noirs doryphores de la vieillesse

Tatouage

Visage

Quand on le voit nu, de loin, on croit voir la cicatrice d’un coup de fouet entre ses omoplates. De près, c’est un tatouage. Un oiseau en vol, ailes écartées. Ou bien un ange.

Ange déplumé ou dieu hirsute, il doit sortir et accomplir la  tâche que la Voix lui a confiée. Les gens écartent leurs rideaux et l’observent.

Il descend la rue poussiéreuse, ses deux colts de lumière aux côtés.

Il accroche son auréole au clou et entre au Saloon de l’Enfer.

Tous les regards se tournent vers lui, le Justicier.

Cisailles

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Il voyageait entre une caresse improbable et la sonnerie ponctuelle du petit matin. La solitude effaçait de ses yeux les habitudes nocturnes et diurnes, les embrassades posthumes.

Du jour nouveau, il pressentait le vide et sa vie se tenait là, à cheval sur l’abstrait.

Il la regardait dormir malgré le bruit de la rue en éveil. Le froid de l’aube les rapprochait parfois, fronts appuyés sur la vitre, l’un à côté de l’autre mais leurs haleines ne mêlaient pas leurs buées.

Il décida d’arpenter le chemin inverse et de se blesser aux épines du buisson ardent.  Avec le fer extrait de son sang, il forgea les cisailles qui trancheraient leur lien.

Sourde et mouette

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Méditation (Joël H 2014)

À l’horizon, l’océan fermente sous la quille des navires silhouettes, îles de métal posées sur les brisants.

Les pensées de la jeune fille courent plus vite que les oiseaux poussés par le noroît. Elle s’assied  sur un rocher.

   Ne plus bouger. Attendre. Profiter seulement de la douceur de ce mois d’octobre, de l’odeur du varech et des lubies du climat. Bâillonner le langage intérieur qui babille en permanence. Ne plus penser. Étouffer ce bruit de fond parasite qui pervertit toute spontanéité et renforce le sentiment de solitude. Atteindre un état végétatif, le temps de générer une nouvelle vie, sans mémoire. Sourde au grouillement de l’âme.

Elle concentre son regard sur la ligne de vagues qui frappe les roches et se laisse bercer par le rythme de la marée en essayant de laisser filer sans les retenir les mille pensées qui lui viennent, souvenirs, questions obsédantes…

Incapable d’endiguer ce flot intime, elle tente au moins de ne pas s’y noyer, de se laisser porter, de n’être que sensation hors de toute conscience, comme les nuages indifférents qui filent au loin.

Elle est un court instant la mouette frôlant la crête des vagues ébouriffées par le vent, portée par les courants ascendants, ombre violette sur le gris vert de la lande. Elle survole à haute altitude un chalutier qui revient au port ; ses hélices tissent des dentelles blanches et vertes à son arrière.

Vertige.

Revenant brutalement à la réalité et prise de panique,  elle bat des ailes si vite que son cœur explose en plein vol.

La mère morte

JARDIN 3

Ma mère n’est pas morte.

Ce n’était pas elle dans son cercueil. Un fond de teint beigeasse plâtrait son visage. Je ne l’ai pas reconnue. Le mannequin de cire qui la remplaçait ne lui ressemblait pas. Sa tête, trop légère, ne creusait pas le coussin blanc de satin synthétique. Sans doute que ses rêves et son âme s’étaient envolés de son crâne et ne pesaient plus rien.

Ma mère ne mourra plus.

Sur les photos que j’ai trouvées dans sa chambre, au fond d’un sac de toile bleue, elle a cinq ans sur les genoux de son père, douze ans dans une aube de communiante comme on n’en fait plus et seize en équilibre sur une branche, un sourire éclatant au lèvres qui n’efface pas tout à fait l’ombre dans son regard, les images de la guerre qu’elle vient de subir.

Ces clichés où la réalité s’estompe sous d’anciennes lumières maintenant éteintes serrent le cœur.

L’heure des thés

 

4-

Le désespoir pousse en lui. De l’herbe entre les pavés ! En venant chez elle par le bus et le métro, il combat ses pensées noires par de naïves résolutions.

Il aimerait lui paraître moins ordinaire, moins vieux aussi et se rendre subtil. Un frôlement d’aile, un thé au lait dans une tasse pervenche…

Il est jaloux de sa douceur. Elle effleure ses yeux d’un battement de cils. Son regard meurt et revient vers lui, vague lente. Son souffle parfumé de garigue a des effleurements d’abeille. Son sourire fond, bonbon miel et menthe.

Il veut, pour elle, devenir aérien, un nuage filé par le zéphyr, l’onde tiède d’un champ de blé. Son sexe nichera dans le sien, aussi gracieux qu’une alouette. Après l’amour, elle lui offrira un thé et il boira sa bouche bergamote.

Earl Grey.

Il embrassera ses yeux lotus pour laver leur mémoire les étonner de sa nouvelle apparence : délicate et fragile. Il sucera ses fruits exotiques sous l’ombrelle en papier de soie qui sert de lustre. Ses mains recueilleront le flot de ses houles tièdes, le sucre de sa passion pendant que le thé refroidira.

Thé vert, thé de chine. Que l’été vienne !

Rêvant à ce nouvel Eden, il sonne à sa porte et attend qu’elle lui ouvre en se curant le nez.

Elle surprend son geste et se détourne au moment où il allait l’embrasser, encore tout reniflant.

SOUPE

10

Cette année-là, elle est vivante. Il a dix-huit ans et elle guère plus.

Elle rentre chez elle le midi. Il l’attend en bas de son immeuble. Elle lui demande s’il a faim. Pas du tout. Ça tombe bien, le frigo est vide. Elle sort une soupe en boîte d’un placard, tire sur la languette du couvercle et plonge une grosse cuillère dans la gélatine de tomate. Elle est belle. Il la regarde avaler sa mixture extra terrestre. Elle lui sourit avec un regard un peu en dessous, ente deux bouchées tandis qu’il convoite ses seins nus sous son pull léger et qu’il caresse sa nuque brune. Il sent sous ses doigts une mince chaînette où, il le sait, est pendue une croix d’or. Le soleil joue sur le lit défait qu’il aperçoit par la porte de sa chambre entrouverte. Elle pèle une orange qui se dessèche sur la table de la cuisine. Il n’en veut pas la moitié. Il la veut elle. Il écarte le quartier d’orange de ses lèvres et goûte l’acidité de la tomate industrielle sur sa langue. Elle regarde la pendule. Il faut partir. Ils marchent en silence et elle franchit le portail de l’entreprise qui l’a embauchée pour un boulot d’été. Elle se retourne une fois et disparaît. Il reste un moment devant la cour vide, le temps que son désir encombrant perde de sa rigidité.

Une autre fois, il la guette au coin d’une rue et fait mine de la rencontrer par hasard. Elle est encore plus belle que dans son souvenir. Elle lui parle comme s’ils s’étaient quittés la veille. Soudain, elle lui annonce qu’elle est malade. Il a du mal à la croire tant son corps exulte. Il lui prend la main et cherche au fond de ses yeux je ne sais quoi de rassurant. Elle lui dit qu’elle a peur et il ne trouve aucun mot de réconfort. Il ne monte pas chez elle en prétextant le manque de temps.

C’est à elle qu’il manquait.

RETOUR

Qu’est-ce qu’on attend pour absorber la faute et investir ailleurs si notre vie est un mauvais placement ?

Après ton départ, mes racines s’atrophiaient, privées de terre et d’eau. Nous avions connu des jours meilleurs. Nos baisers fous rendaient jaloux les pièges à loups. Buveurs de salive, saoulés du sang de nos langues, nous rendions l’âme, cœur exsangue. Tu avais bâti mon dos, mes épaules, tissé le réseau de mes veines, tendu ma peau sur mes os. Je ne t’ai rien laissé. Tu ne m’as pas suivi.

J’étais le voleur de ma propre vie.

Nous n’étions plus au monde, si petit, si méchant. Un polaroïd pris à l’époque, retrouvé au fond d’un tiroir, montre, indécente, notre faible épaisseur.

Pâtures de la mort, gouffres au goût de cumin, les tiroirs sont assassins.

Nous sommes jeunes sur la photo, pas très nets et tristes. Aurait fallu bidouiller l’image, la nacrer, l’oranger, la dorer, la verdir là où apparaissent des morceaux de nature. C’est ce que j’ai fait à treize heures zéro neuf exactement, cet après-midi, avec des feutres de couleur.

Cela n’a pas suffit. J’ai déchiré la photo.

Pris de remords, je me suis demandé si j’avais eu raison de foutre à la poubelle notre figure de polaroïd. Ça m’a donné envie de te revoir.

Qu’arrivera-t-il à celui qui revient ?

Presque rien : au détour d’une rue, le parfum L’air du temps ; dans un bar, un verre d’alcool vert importé des caves de nos mémoires, des mots durs et justes.

Qu’arrivera-t-il à ceux qui se retrouveront ?

Tout : lagune, dune, sable azur, humus, douce plume, dure mousse, sillon fauve, nacre perlée, cuisses ouvertes, dorades grises, rades scintillantes.

Deux âmes à la mer !

Tu seras là, près de moi. La mystérieuse légende nous tendra ses bras de paix. Nous réapprendrons à sourire.

Peu importe le temps perdu, nous serons arrivés au seul endroit de la vie.

Le lieu du retour.

Légende

12

Dis, Grand Imaginaire, toi qui n’es jamais fatigué, efface donc l’ombre noire du monde si tu le peux !

Ravive la voix des reines perdues. Celles que j’ai aimées et celles que j’ai trahies. Reconstruis, pendant que tu y es, les cathédrales de la forêt en péril. Redonne vie à cet amas d’arbres calcinés par les guerres. Insuffle à la nature blessée verdeur et vaillance. Toi qui n’es pas avare de mots, enseigne la parole aux pierres comme en ce temps où les hommes faisaient jaillir l’étincelle des silex pour embraser leurs nuits et éloigner les fauves.

Ne te contente pas de consoler mon âme par des légendes d’amour qui endorment ma vigilance inquiète.