PASTEL NOIR

Je suis heureux de vous signaler la sortie de mon nouveau recueil de nouvelles (Pastel noir) le 26 février 2020 aux éditions Zonaires.

Les 21 nouvelles de ce recueil mettent en scène des personnages aussi normaux et fous que la plupart d’entre-nous :
Un enfant solitaire / Un marin cherchant le pardon / Un fils fugueur / Une petite fille qui en évoque une autre / Un homme qui joue sa vie aux dés / Deux enfants qui se souviendront longtemps du « château» / Un homme trop sensible aux odeurs / Un garçon qui a le cœur sur la main / Un renégat sentimental / Une jeune peul fan de Beyoncé / Un cheval volant / Un redresseur d’orthographe / Un peintre en panne d’inspiration / Un infirme bouddhiste / Un paléontologue qui néglige le présent…

« … Les textes capables de marier l’humour et l’émotion sont rares. Ceux qui savent avec cohérence instiller au réel un parfum presque imperceptible de fantastique le sont davantage encore. Ce sont toutes ces qualités qui sont réunies sous la plume de Joël Hamm. »
Stéphane Laurent (Revue l’Ours Polar n°23)

Vous trouverez sur le site de Zonaires (http://www.zonaires.com/) un extrait lu de la première nouvelle de ce recueil

Adieu au scorpion

Il est temps de dire adieu au scorpion, pauvre arachnide qui en sait si peu sur son propre compte. Il erre quotidiennement chez moi, la queue dressée, très à l’aise, et soutient mordicus que ce n’est pas lui qui tache les coussins de son venin alors qu’il est le seul ici à posséder une glande en activité. Le soir, il s’en inocule le trop plein, s’enivre et devient insupportable.
Il souffre du mépris qu’il génère autour de lui. Sa compagne l’a quitté, lassée de sa mélancolie. Il rumine ses souvenirs d’elle et magnifie sa beauté sans retenue ni pudeur. Mais quoi de plus monotone qu’un fantasme ! Il n’est qu’un désespéré obscène traînant, avec des grincements d’arbre mort, son corps ankylosé par le manque de caresses.
Ces derniers mois, il n’a cessé de grossir. Un ennui poisseux suinte de ses pores amollis et sa peau propage une odeur musquée. Il n’accepte aucune remarque. Son orgueil n’a d’égal que son persistant pessimisme. Prévoir le pire est sa manière d’avoir raison. Il agace, à la fin !
Résolu à conforter sa sombre attitude, je décide de lui offrir un ultime dîner et verse une bonne dose de poison dans sa soupe. Il s’empiffre sans méfiance.
A la fin du repas, je repère les premiers signes de son agonie. Il claque des mandibules, plaque ses pinces sur sa poitrine oppressée en me dévisageant intensément. Il semble ne m’en vouloir en rien et je suis persuadé de lui rendre service en le libérant de la corvée de vivre.
Je scrute sa face livide. D’un geste brusque et spasmodique, il repousse son écuelle léchée. Déglutissant péniblement, il se met à trembler. Sa tête dodeline. Derrière ses pupilles dilatées, je vois crépiter des étincelles sur sa rétine veinée de rose. Grimaçant, extatique, il tente sûrement de se remémorer son bonheur ancien. Il m’affirmait, les soirs où il avait trop bu, qu’il pouvait se transporter corporellement dans le passé et livrait sans pudeur les péripéties plus ou moins inventées de sa vie détruite. Ce déballage inepte le plongeait dans une atroce dépression.
Alors que je commence à regretter mon geste, deux langues de métal en fusion jaillissent de ses yeux écarquillés, me rendant aveugle pendant de longues minutes. En revenant de mon éblouissement, je constate que l’incendie a consumé jusqu’à ses entrailles. Il reste, posée sur un coin de moquette calciné, l’armature noircie de sa carapace.

Je tiens ce vestige à votre disposition. C’est une chose légère. Par les trous béants de ses orbites, on voit flotter une petite fumée claire aussi pure que l’air avant son arrivée au monde.

Béton triste

Les arbres ont grandi depuis que la cité est sortie des terres à blé, dans les années 60, au siècle dernier. L’homme s’en étonne, se gare sous leur ombrage et continue son chemin à pied. Les parallélépipèdes de béton affichent un bariolage de linge aux balcons, entre les antennes paraboliques.
Des gosses assis sur un muret de descente de cave épient le visiteur avec acuité. Un intrus mais sa dégaine débraillée est rassurante. Il n’a rien d’un assistant social ou d’un éducateur. Quant aux flics, aucun ne se pointe seul dans la cité.
Il fait un signe amical aux gamins, lève les yeux sur les murs ravaudés. Cité de transit qui aurait dû être démolie depuis longtemps mais qui gagne son éternité à raison d’un remaquillage tous les trente ans. On s’installe ici pour quelques mois en attendant des jours meilleurs et quelques décennies plus tard c’est la quille. Les déménageurs en livrée noire vous emportent, vieux chiffon essoré, au fond d’une armoire à poignées.
Bâtiment 9.
Ici a vécu la mère Foucard. Une obèse qui passait son temps sur son balcon étroit, coincée entre deux pots de fleurs sans fleurs, vigie du radeau de la Méduse. Elle attendait le retour de son mari qui s’était tiré, puis de ses enfants placés dans un foyer d’accueil. Un jour, la Foucard est morte d’un arrêt cardiaque, sur son minuscule balcon rouge. Les voisins ne l’ont remarqué que trois jours plus tard. Elle faisait partie de l’architecture. C’était l’époque où la cité sortait des terres à betteraves, quand les pieds-noirs, familles musulmanes et juives, côtoyaient les gens sauvés des quartiers insalubres du vieux Créteil, des bidonvilles de Stains, avant les arrivages d’Afrique noire ou d’ailleurs. A chacun son folklore : photo du pape au-dessus de la télé, thé à la menthe, jilbabs, qamis, boubous éclatants…
Les balcons se succèdent, un peu ragaillardis par la récente réhabilitation de la cité, mercurochrome et bleu de méthylène sur la plaie. La vie grouille encore au creux de la blessure.
Escalier G, bâtiment 4. C’est là.
Sur le pas de la porte défoncée, un gamin hébété est assis dans la pisse de chien. Un autre tire sur un mégot. La fumée chasse un instant l’odeur qui monte du sous sol. Vieilles urines, désinfectant, épluchures pourries. Ce sirop de vie n’a rien d’un nectar.
L’homme retient sa respiration, avise la rangée de boîtes à lettres déglinguées. Graffitis, tags, insultes, cœurs percés, violés par des phallus surhumains.
Aucun nom connu de lui.
Il faut croire que le monde enfoui en lui n’a jamais existé.

ŒUF

Œuf

Soir immobile
Le monde gît
sous ses voûtes hautes
Une foule écran
charrie son silence
Des quinquets de quartz
brillent
entre les corps de faïence
Le cri d’Anubis
dessine des portées
de chacones injouables
Sous les sorbes
l’élytre des criquets
bat
sans orchestre

Le monde est plein comme un œuf
Me reconnaîtras-tu ?

J’ai des épaules de ciel
griffées par les oiseaux de proie
J’ai la patience du sable qui attend ton pas

PARLE


Parle moi
Demande-moi
s’il est temps de balayer la cendre
des mille portes brûlées sur ton passage
Parle-moi
de tes semelles de vent trouées d’oiseaux
du sel de tes larmes
creusant les plaies des suppliciés
Donne-moi
une seule raison
bonne ou mauvaise
de t’écouter
dire
que la poésie
s’est mise à puer
comme des millions de cadavres

Fils du hasard

Désert

La matière qui fuse des étoiles mitraille ma chair. Des liqueurs primordiales suintent de mes blessures imperceptibles.

Inutile de me décrire, je vous ressemble : enfant du hasard ou de Dieu. À chacun ses croyances.

Comme vous, je me suis accoutumé à la vie, à ses merveilles, à ses souffrances. Heureusement, j’ai la faculté d’oublier mes peines. Chaque jour, méthodiquement, je tranche mes entraves, rengaine mes doutes et m’efforce de croire que l’humain est meilleur qu’il ne paraît. Notre horde aurait-elle survécu tout ce temps s’il en était autrement ?

Ma mémoire imparfaite réécrit l’histoire de ma vie, ajuste les contraires. J’organise mon chaos. Quoi de plus banal. La plupart des gens font de même. Le monde serait pire qu’il est si chacun d’entre nous y déversait les scories de sa pensée, son flot d’ordures interne, ses images noires. L’être raisonnable réprime le délire qui l’agite en nouant sa cravate ou en se limant les ongles.

Rassuré par des symboles familiers et codifiés, guirlande clignotante décorant les rues de la conscience collective, je suis un élément assez commun de la grande meute civilisée, celle qui, d’un instant à l’autre, peut brûler sa forêt symbolique et lâcher les chiens de sa folie.

Pour avoir la paix, je m’oblige à planifier ma normalité, je contrôle mon humeur, résume mes idées en une pensée moyenne, souvent remplacée par une opinion. J’abandonne mes songes aux ténèbres et lutte contre la déraison à coup de mensonges. Mes contradictions et mes désirs se dissolvent en une constante abnégation. Je filtre ma fantaisie au tamis de la bienséance pour devenir transparent.

Je vieillis, soutenu par mes rêves extravagants, consolé par des confréries éphémères. Si je m’accommode de ma bizarrerie, je m’en méfie autant que je crains l’inquiétante étrangeté de l’autre.

Je suis un être approximatif aux sentiments inconstants, tributaire des événements, des maladies, de la météo. Quand la foule gronde, je me sens traqué. Je deviens une bête apeurée, prête à tuer pour survivre. Une fois sauvé des crocs des chiens, j’installe autour de moi mes dispositifs de sécurité.

Légèrement abruti par l’abondance, enfin tranquille en un pays pacifié, je m’indigne du massacre des innocents que les  autres  organisent très régulièrement comme si c’était un rituel nécessaire. J’ai peur de devenir à mon tour une victime car je me considère innocent, c’est-à-dire – selon ma définition de l’innocence – un imbécile privé de pouvoir de décision.

J’ai longtemps cru que les bourreaux n’appartenaient pas à l’espèce humaine alors qu’il aurait suffit que je me regarde agir. Je suis aussi cruel que mes congénères. Par procuration, maintenant que j’ai perdu l’énergie de la jeunesse. Cette tranche sanglante, c’est le bœuf 37552. Oh ! Le bel animal au regard langoureux qui broutait, le poitrail absorbé par les herbes, quand passait le train des vacances. Dans mon assiette, il n’est qu’un amas de protéines que je sale et que je poivre. Qui planifie le massacre des animaux est capable d’organiser celui de ses frères, à condition de les reléguer au rang de bêtes. Ce qui est difficile car l’humain à sa fierté, sa dignité. Quelque chose en lui, malgré ses turpitudes, le tire vers le haut.

Je me souviens : petit garçon, j’étais enthousiaste. Mais le temps est un tueur d’âme patient. Vivre à minima en espérant de cette manière mourir le plus tard possible demande un effort quotidien. Tant d’écueils, de récifs évités et finir, au bout du compte, absorbé par l’abîme. À quoi bon ces espoirs, cette fatigue et cet ennui !

Je suis un peu réconforté, à l’automne, par le tapis de feuilles pourrissant au pied de l’arbre. Fermentation, promesse d’une vie nouvelle. Illusion doucereuse… J’imagine la recomposition de mes atomes, ma renaissance éternelle. La mélancolie me rend nostalgique d’une unité perdue, d’un univers de fraternité, d’une paix où l’inconscient et le conscient seraient réunis.

Au fond, je me déçois : je n’ai eu aucune influence sur le cours de l’Histoire qui se régale perpétuellement de ses légendes sanglantes et les recrache à peine corrompues par la digestion. Il est tellement facile de commettre le mal par simple négligence alors que le bien demande un effort de volonté constant.

Exaspéré, un matin, j’ai brisé le miroir avec mon front. C’était un miroir d’appoint encadré de plastique bleu et muni d’une patte pour l’accrocher. Quand je l’ai pris, les deux morceaux de verre qui tenaient encore se sont détachés du cadre et les éclats ont fait des trous de lumière dans le carrelage.

En ramassant les débris qui fragmentaient le monde en une infinité de possibles, une écharde de verre s’est fichée dans mon pouce et la douleur m’a ramené à la réalité.

Enfant du Hasard ou de Dieu, je ne sais pas.

NAISSANCE

ivresse de la chute

 

 

C’est avec joie que je vous annonce la sortie aux éditions  Zonaires du premier volume de mes nouvelles.
 Ce recueil est intitulé : « Ivresse de la chute ». Il contient 19 nouvelles préfacées par Françoise Guérin et sera disponible à partir du 30 janvier prochain.

 

* Pour en avoir une petite idée, vous pouvez visionner la bande annonce concoctée par mon éditeur : https://dai.ly/x712xrw

* ou bien lire la 4ème de couverture : http://www.zonaires.com

* ou encore lire la préface de Françoise Guérin : http://newcalipso.eklablog.com

* Si vous le désirez, vous pouvez commander ce recueil dès maintenant chez l’éditeur http://www.zonaires.com

* ou auprès de moi. Je me ferai un plaisir de vous l’envoyer par la poste (15 € + 2,50 € de port)  ou de vous le passer directement si vous habitez près de chez moi.

 

Soutiers de tous les pays…

DIGITAL CAMERA

Le pauvre est trop nombreux et devient encombrant. Le système n’a plus besoin de ses bras inutiles. Il faut l’affamer, l’éliminer, il ne rapporte rien, il coûte, il réclame, il se révolte (rarement) L’éradication programmée de cette masse indistincte prend de l’ampleur malgré les campagnes de charité – il faut tout de même sauver les apparences. A mort le pauvre ! Volons ses terres agricoles pour produire l’éthanol, ravageons ses forêts pour y cultive les palmiers à huile, raflons ses terres arides riches, en sous sol, de promesses énergétiques et de métaux rares ! Ne gardons qu’une masse nécessaire de soutiers exotiques maintenus en survie à la limite de leurs forces, incapables de révolte. Intégrons les mieux bâti, les plus affamés ou les plus serviles dans la police et l’armée (privées de préférence) sans trop les nourrir pour qu’ils conservent leur capacité de carnage et de pillage. Maintenons cependant un petit cheptel de pauvres, pour l’exemple. Qu’on les voit morts de froids dans les rues, en file à la soupe populaire, crevards et résignés sous leurs baraques de cartons ! Ils sont un avertissement pour ceux qui aurait la tentation de crier à l’injustice, une promesse pour ceux qui oublieraient leur rang de soumis, une réserve de bras bon marché.

La démocratie n’est-elle pas qu’un piédestal au consumérisme, un alibi moral pour les puissants insatiables ? A croire qu’ils ont des milliers de vies, ces nababs, qui devraient vivre éternellement pour pouvoir dilapider leur trop plein de richesses et de vices. Comme ils sont persévérants ces pilleurs de vie, ces sociopathes acharnés à rester les derniers vivants sur une planète détruite par leur insatiabilité, leur cupidité. Ah, prendre son bain dans une baignoire en marbre dont les robinets d’or crachent du lait d’ânesse ou du sang de jeunes vierges ! Manger religieusement le dernier ortolan…

Que faire des quelques rêveurs qui de par le monde croient encore échapper au grand décervelage médiatique et agiter les foules ? Les puissants s’impatientent, le génocide global ne va pas assez vite. Ils alimentent la chaudière qui, peu à peu chauffe l’eau de notre quotidien. Nous serons cuits avant de nous en rendre compte si on n’éteint pas le gaz sous la casserole. D’une manière ou d’une autre.

DOGONS

5de4f60283dd7dfc2ff4bf1c82703182

Huitième ancêtre après le Maître de la Parole, le Verbe, analogue au sperme comme l’oreille l’est au vagin, s’enroule huit fois avec la semence autour de la matrice pour la féconder.

Huit fois aussi, la spirale de cuivre rouge, image de l’eau principielle, s’enroule autour de la jarre solaire pour éclairer le monde.

Zéro, obscurité sans origine n’a jamais eu le temps d’exister.

Dans la lumière des pluies nouvelles et l’orage des forgerons, Sept unit les contraires qui enfantent la perfection.

Le guide s’est enfui de l’école à dix ans et réinvente la tradition en juxtaposant des bribes de symbolisme déguenillé. Les touristes suent en buvant ses paroles hasardeuses.

Huit est bègue.

Zéro brille sur le monde.

Sept est à la recherche d’un médiateur pour régler un divorce.