Fils du hasard

Désert

La matière qui fuse des étoiles mitraille ma chair. Des liqueurs primordiales suintent de mes blessures imperceptibles.

Inutile de me décrire, je vous ressemble : enfant du hasard ou de Dieu. À chacun ses croyances.

Comme vous, je me suis accoutumé à la vie, à ses merveilles, à ses souffrances. Heureusement, j’ai la faculté d’oublier mes peines. Chaque jour, méthodiquement, je tranche mes entraves, rengaine mes doutes et m’efforce de croire que l’humain est meilleur qu’il ne paraît. Notre horde aurait-elle survécu tout ce temps s’il en était autrement ?

Ma mémoire imparfaite réécrit l’histoire de ma vie, ajuste les contraires. J’organise mon chaos. Quoi de plus banal. La plupart des gens font de même. Le monde serait pire qu’il est si chacun d’entre nous y déversait les scories de sa pensée, son flot d’ordures interne, ses images noires. L’être raisonnable réprime le délire qui l’agite en nouant sa cravate ou en se limant les ongles.

Rassuré par des symboles familiers et codifiés, guirlande clignotante décorant les rues de la conscience collective, je suis un élément assez commun de la grande meute civilisée, celle qui, d’un instant à l’autre, peut brûler sa forêt symbolique et lâcher les chiens de sa folie.

Pour avoir la paix, je m’oblige à planifier ma normalité, je contrôle mon humeur, résume mes idées en une pensée moyenne, souvent remplacée par une opinion. J’abandonne mes songes aux ténèbres et lutte contre la déraison à coup de mensonges. Mes contradictions et mes désirs se dissolvent en une constante abnégation. Je filtre ma fantaisie au tamis de la bienséance pour devenir transparent.

Je vieillis, soutenu par mes rêves extravagants, consolé par des confréries éphémères. Si je m’accommode de ma bizarrerie, je m’en méfie autant que je crains l’inquiétante étrangeté de l’autre.

Je suis un être approximatif aux sentiments inconstants, tributaire des événements, des maladies, de la météo. Quand la foule gronde, je me sens traqué. Je deviens une bête apeurée, prête à tuer pour survivre. Une fois sauvé des crocs des chiens, j’installe autour de moi mes dispositifs de sécurité.

Légèrement abruti par l’abondance, enfin tranquille en un pays pacifié, je m’indigne du massacre des innocents que les  autres  organisent très régulièrement comme si c’était un rituel nécessaire. J’ai peur de devenir à mon tour une victime car je me considère innocent, c’est-à-dire – selon ma définition de l’innocence – un imbécile privé de pouvoir de décision.

J’ai longtemps cru que les bourreaux n’appartenaient pas à l’espèce humaine alors qu’il aurait suffit que je me regarde agir. Je suis aussi cruel que mes congénères. Par procuration, maintenant que j’ai perdu l’énergie de la jeunesse. Cette tranche sanglante, c’est le bœuf 37552. Oh ! Le bel animal au regard langoureux qui broutait, le poitrail absorbé par les herbes, quand passait le train des vacances. Dans mon assiette, il n’est qu’un amas de protéines que je sale et que je poivre. Qui planifie le massacre des animaux est capable d’organiser celui de ses frères, à condition de les reléguer au rang de bêtes. Ce qui est difficile car l’humain à sa fierté, sa dignité. Quelque chose en lui, malgré ses turpitudes, le tire vers le haut.

Je me souviens : petit garçon, j’étais enthousiaste. Mais le temps est un tueur d’âme patient. Vivre à minima en espérant de cette manière mourir le plus tard possible demande un effort quotidien. Tant d’écueils, de récifs évités et finir, au bout du compte, absorbé par l’abîme. À quoi bon ces espoirs, cette fatigue et cet ennui !

Je suis un peu réconforté, à l’automne, par le tapis de feuilles pourrissant au pied de l’arbre. Fermentation, promesse d’une vie nouvelle. Illusion doucereuse… J’imagine la recomposition de mes atomes, ma renaissance éternelle. La mélancolie me rend nostalgique d’une unité perdue, d’un univers de fraternité, d’une paix où l’inconscient et le conscient seraient réunis.

Au fond, je me déçois : je n’ai eu aucune influence sur le cours de l’Histoire qui se régale perpétuellement de ses légendes sanglantes et les recrache à peine corrompues par la digestion. Il est tellement facile de commettre le mal par simple négligence alors que le bien demande un effort de volonté constant.

Exaspéré, un matin, j’ai brisé le miroir avec mon front. C’était un miroir d’appoint encadré de plastique bleu et muni d’une patte pour l’accrocher. Quand je l’ai pris, les deux morceaux de verre qui tenaient encore se sont détachés du cadre et les éclats ont fait des trous de lumière dans le carrelage.

En ramassant les débris qui fragmentaient le monde en une infinité de possibles, une écharde de verre s’est fichée dans mon pouce et la douleur m’a ramené à la réalité.

Enfant du Hasard ou de Dieu, je ne sais pas.

NAISSANCE

ivresse de la chute

 

 

C’est avec joie que je vous annonce la sortie aux éditions  Zonaires du premier volume de mes nouvelles.
 Ce recueil est intitulé : « Ivresse de la chute ». Il contient 19 nouvelles préfacées par Françoise Guérin et sera disponible à partir du 30 janvier prochain.

 

* Pour en avoir une petite idée, vous pouvez visionner la bande annonce concoctée par mon éditeur : https://dai.ly/x712xrw

* ou bien lire la 4ème de couverture : http://www.zonaires.com

* ou encore lire la préface de Françoise Guérin : http://newcalipso.eklablog.com

* Si vous le désirez, vous pouvez commander ce recueil dès maintenant chez l’éditeur http://www.zonaires.com

* ou auprès de moi. Je me ferai un plaisir de vous l’envoyer par la poste (15 € + 2,50 € de port)  ou de vous le passer directement si vous habitez près de chez moi.

 

Soutiers de tous les pays…

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Le pauvre est trop nombreux et devient encombrant. Le système n’a plus besoin de ses bras inutiles. Il faut l’affamer, l’éliminer, il ne rapporte rien, il coûte, il réclame, il se révolte (rarement) L’éradication programmée de cette masse indistincte prend de l’ampleur malgré les campagnes de charité – il faut tout de même sauver les apparences. A mort le pauvre ! Volons ses terres agricoles pour produire l’éthanol, ravageons ses forêts pour y cultive les palmiers à huile, raflons ses terres arides riches, en sous sol, de promesses énergétiques et de métaux rares ! Ne gardons qu’une masse nécessaire de soutiers exotiques maintenus en survie à la limite de leurs forces, incapables de révolte. Intégrons les mieux bâti, les plus affamés ou les plus serviles dans la police et l’armée (privées de préférence) sans trop les nourrir pour qu’ils conservent leur capacité de carnage et de pillage. Maintenons cependant un petit cheptel de pauvres, pour l’exemple. Qu’on les voit morts de froids dans les rues, en file à la soupe populaire, crevards et résignés sous leurs baraques de cartons ! Ils sont un avertissement pour ceux qui aurait la tentation de crier à l’injustice, une promesse pour ceux qui oublieraient leur rang de soumis, une réserve de bras bon marché.

La démocratie n’est-elle pas qu’un piédestal au consumérisme, un alibi moral pour les puissants insatiables ? A croire qu’ils ont des milliers de vies, ces nababs, qui devraient vivre éternellement pour pouvoir dilapider leur trop plein de richesses et de vices. Comme ils sont persévérants ces pilleurs de vie, ces sociopathes acharnés à rester les derniers vivants sur une planète détruite par leur insatiabilité, leur cupidité. Ah, prendre son bain dans une baignoire en marbre dont les robinets d’or crachent du lait d’ânesse ou du sang de jeunes vierges ! Manger religieusement le dernier ortolan…

Que faire des quelques rêveurs qui de par le monde croient encore échapper au grand décervelage médiatique et agiter les foules ? Les puissants s’impatientent, le génocide global ne va pas assez vite. Ils alimentent la chaudière qui, peu à peu chauffe l’eau de notre quotidien. Nous serons cuits avant de nous en rendre compte si on n’éteint pas le gaz sous la casserole. D’une manière ou d’une autre.

DOGONS

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Huitième ancêtre après le Maître de la Parole, le Verbe, analogue au sperme comme l’oreille l’est au vagin, s’enroule huit fois avec la semence autour de la matrice pour la féconder.

Huit fois aussi, la spirale de cuivre rouge, image de l’eau principielle, s’enroule autour de la jarre solaire pour éclairer le monde.

Zéro, obscurité sans origine n’a jamais eu le temps d’exister.

Dans la lumière des pluies nouvelles et l’orage des forgerons, Sept unit les contraires qui enfantent la perfection.

Le guide s’est enfui de l’école à dix ans et réinvente la tradition en juxtaposant des bribes de symbolisme déguenillé. Les touristes suent en buvant ses paroles hasardeuses.

Huit est bègue.

Zéro brille sur le monde.

Sept est à la recherche d’un médiateur pour régler un divorce.

Là bas

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Par l’image bleue

je reviens en enfance

pas la mienne

celle d’un autre

qui vit

loin d’ici

misérable et affamé 

Là bas

la guerre continue

On parle d’extermination

Les gens crèvent

de faim

du choléra

de respirer 

Que voulez-vous ?

disent les nantis

C’est comme ça !

C’est la vie !

Dans ce pays

là bas

loin d’ici

on marche sur les ossements

Une vraie archéologie

Des grains d’homme roulent sous le pied

Des cailloux dans nos chaussures

qui n’arrêtent pas nos pas

Océan

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Lagune

Dune

L’eau sonne

Ether martyr

Sable azur

Age nuage

Nage nue

Hune

Humus

Lune rousse

Douce plume

Dure mousse

Sillon fauve

Nacre perlée

Sombre navire

Cuisses ouvertes

Dorades grises

Rades lumières

Erre pure

Navire vole

Vire aux vagues

Voile aux yeux

A l’âme une amertume

Rivières d’hier

Rias

Rira bien

qui le dernier

le dernier matin marin…

Devant la mer

L’amant amer

Soudain

la gerbe

La mort liquide

tout

Crabes rouges

Rages courbes

Goémons noués

Nous

sous les houles

Saoulés

griffés

par les chaluts

Salut

Temple

VIGNES 3

Dans ma nuit de tous les jours

Je porte ton image floue

au bord des rues du monde

des mondes passants fermés dans leurs costards

transparences en habit

Klaxons

indifférence

je vais par les regards

sans rire

sans voir

sous les ciels couvercles

les ailes néons du boulevard

J’oublie mes êtres de poussière

les vieux appels

Sourds ma source

trouve le cours de mon dédale

Remonte l’écheveau de mon apocalypse

Que ton vent solaire éparpille mes abeilles

d’os et de chair

Que tes rivières secrètes accueillent la pluie acide

de ma lumière morcelée

Rejaillit ma source de tes terres douces

Le temps pleut

La vie éclabousse

Un concert et un disque à ne pas manquer

Clément Janinet / 1er Album

« Ornette Under the Repetitive Skies »
 

CONCERT

 

mardi 20 mars à 20h30 au Studio de l’ermitage à Paris
pour fêter la sortie de son premier album O.U.R.S.
 

Réservation des places ici :
Vous pouvez également soutenir le projet en commandant l’album ou des affiches sérigraphiées en tirage limité (50×65 cm)

VIDEO

Découvrez O.U.R.S :

 Ici 

La photographie

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Une rue de Montmartre balayée par un homme vert et noir au sourire blanc. Les pieds dans le caniveau, il me salue. Je n’entame pas la conversation. J’ai peur de réveiller sa nostalgie, d’apprendre ce que je devine, comment il vit, loin des siens et dans quelle misère. Je décide de marcher jusqu’à épuisement.

Je passe le pont au Change. L’orage menace. Boulevard St Michel, je croise une belle qui fuit vers le jardin du Luxembourg sous son parapluie luisant de paradis. Souvenir d’une autre. Je cherche son nom. Ce n’est pas possible de l’avoir oublié. Il a disparu dans les limbes.

C’était hier, ma vie. Hier était Paris, hier était l’amour. Qu’est devenue celle qui me tenait le bras sur le quai Malaquais, tandis que gonflaient les bourgeons de mai ? Toujours, toujours…

Je hâte le pas, je suis fatigué. Je prends le métro, soudain pressé de rentrez chez moi et de la retrouver. Ombre parmi les ombres du passé.

Sur la photographie, elle est adossée à un mur marqué, quarante ans après, par les impacts de balles de la Libération de Paris. Je la faisais poser. Elle était un peu agacée. Les appareils numériques n’étaient pas encore inventés. Tandis que je brandissais ma cellule devant son visage pour mesurer la lumière, son sourire s’éteignait. Il est revenu lorsque j’ai braqué mon objectif sur elle. Ce n’était qu’une convenance destinée à ceux qui découvriraient la photo au fond d’une malle oubliée des vivants. Une manière de me dire adieu. Je découvre, en examinant attentivement ce cliché, que son regard vogue au dessus de moi, sans me voir. Je n’avais rien compris. Je m’inventais une histoire à laquelle j’étais le seul à croire. L’adolescence pourrait excuser mon manque de réalisme mais je sais que je n’ai pas changé tant que ça. L’âge adulte ne m’a presque rien appris. Je ne m’accommode pas de la réalité.

Je range la photographie.

Par la fenêtre, j’observe la rue mouillée, luisante de néons. L’homme vert reviendra demain. Son balai à la main, il s’arrêtera un instant pour répondre à mon bonjour et me sourire.

Je continuerais ma route, le cœur un peu plus léger.