Emeute

Emeute

Il s’arrête, hoquetant, s’appuie contre le tronc d’un platane.

– Cavaler dans cette fumée, quelle connerie ! Tu crois que c’est comme ça, la guerre ? Les plus rapides qui courent devant et les clampins qui suivent sans rien voir, sans rien comprendre.

– Parle à ceux qui en sont revenus.

– Rien à en tirer ! Traumatisés, amnésiques. Si un vantard enlève sa chemise, il te montre la cicatrice d’une balle perdue, tirée par on ne sait qui… Paraît que plus de vingt pour cent des tués dans une bataille le sont par les soldats de leur camp. Pas étonnant avec cette fumée !

– Cours, ils arrivent !

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SURVIVANT

Homme

Un homme apparaît.

Affamé.

Spectre électrique.

Sans papier, la parole troublée face aux nantis tranquilles.

L’homme raconte une histoire de douleur, d’exil.

Incandescente.

Son corps ne ment pas. C’est un homme qui a subi des traitements spéciaux.

Il n’a pas voulu céder.

Que la vie soit douce à d’autres !

Ceux qu’il a en face de lui sont sourds. Ils ressemblent à ses bourreaux. Tranquilles et satisfaits.

Ils voient sur son corps les traces des sangles, les cicatrices, voudraient les effacer. Les oublier.

Son histoire est recomposée par eux, officielle, suspecte.

Le corps de l’homme les affronte, ses mots sont des armes, son regard une insurrection.

Sa colère attise leur haine mais rien ni personne ne le chassera la parole de son corps battu.

Sa vie dure, résiste aux marchandages de la mort

Il crie : LA MORT N’A AUCUN DROIT BANDE DE GOGOS !

Récrée

ballon

Depuis la rentrée, il a ramassé trois cent trente-trois marrons dans la cour. Il n’y en a plus par terre. Il regarde les arbres, fasciné par le soleil qui radiographie les feuilles de marronnier.

Choc entre les épaules.

Bousculade.

Il tombe. Genoux en sang.

Il se relève.

Les cris absorbent les couleurs, l’oxygène. Il bondit vers ceux qui tournent autour de lui en hurlant. Il en saisit un au hasard et, soudain, ne voit plus rien. Il reprend conscience, couché sur le dos. Les battements de son cœur résonnent  sous le préau. Il perçoit une voix au-dessus de lui, ouvre les yeux. Le visage du maître occupe tout le ciel. Il ne distingue pas ses traits à contre jour. La lumière est éblouissante, insupportable.

Il détourne la tête et les lacs de larmes dans ses yeux roulent dans la poussière. Gouttes de mercure.

– Te voilà calmé ! dit le maître. Qu’est-ce qui t’a pris ?

Il veut se relever. La grosse patte du maître le plaque au sol.

– Reste tranquille ! Tes parents arrivent. Il faut te faire soigner, mon petit ami !

Les élèves de sa classe font cercle autour de lui, graves et silencieux. Celui qu’il a tenté d’étrangler se tient près du maître, une main sur la gorge.

Plus tard, quand le psychologue lui demande de s’expliquer, il marmonne :

– Ils m’ont dérangé. J’étais tranquille avec le soleil.

Ascenseur asocial

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La route. Droit devant. Toute tracée. La même. Toute ta vie. Sauf si un pas de côté t’en détourne…

Norbert Salviati m’a repéré très vite parmi son troupeau de colleurs d’affiches. J’étais l’ado le plus vif de la bande et je savais me battre avec ceux qui nous tombaient dessus certains soirs. Il a commencé par me confier de petites responsabilités : recruter des costauds pour son service d’ordre, lui raconter l’ambiance de ma cité, les réactions des gens. Puis il m’a demandé de l’accompagner dans ses déplacements. J’ai progressivement cumulé toutes les fonctions : garde du corps, chauffeur, inventeur d’alibis pour sa femme, organisateur de campagnes électorales, chien de compagnie, fer de lance dans les quartiers qu’on nomme difficiles, ma patrie. Un renégat.

Les années ont défilé. Salviati a été élu maire puis député. J’ai pris du galon. Les jours sans soleil je jouais le rôle de son ombre. J’avalais des couleuvres plus grosses que moi, c’était devenu ma nourriture préférée. Avoir une vue  imprenable sur ses magouilles me donnait une chtouille géante. Ça me grattait partout où il me restait encore un peu de peinture d’origine. Vivre dans le luxe est un remède contre la lucidité ; la démangeaison s’est apaisée au fil du temps.

Et puis il y a eu cette histoire, une de plus dans le genre : un môme en scooter poursuivi par la voiture de la Section Anti Délinquance qui s’éclate le crâne contre une borne en béton. Il avait quatorze ans. Les flics affirment qu’ils voulaient simplement l’obliger à porter son casque. La preuve que c’est dangereux de circuler sans casque.

Des émeutes ont éclaté. Des magasins ont brûlé. La troupe a campé plus d’un mois sur les lieux. Un soir, en rentrant chez moi, j’ai trouvé un type devant ma grille. Il poireautait sous une bruine glacée. Je n’ai pas reconnu tout de suite Tayeb, un copain d’enfance perdu de vue. Comment avait-il dégoté mon adresse ? J’étais sur mes gardes. Il avait l’apparence de ce que j’aurais pu devenir si le destin n’en avait pas décidé autrement : celle d’un type aux épaules voûtées, usé avant l’âge, mal rasé, lardé de mauvaise graisse, engoncé dans des fringues de sport défraîchies, le regard dévasté. Pas menaçant. La figure du soumis parfait. Sa voiture hors d’âge était garée à quelques mètres de là. J’ai cru reconnaître sa femme Minie sur le siège passager, je ne me suis pas approché pour la saluer. Tayeb voulait obtenir un rendez-vous avec Salviati. Il avait voté pour lui aux élections présidentielles et pensait que Salviati était redevable envers lui. Rien que ça ! Je lui ai répondu que j’essaierai d’arranger ça. Une larme a roulé sur sa joue. Il s’est confondu en remerciements mais je voyais bien qu’il ne croyait pas plus que moi à cette promesse. Peut-être avait-il seulement envie de lire un peu de compassion dans mes yeux. Je n’ai eu aucun mot de réconfort pour lui et sa femme, Minie la fidèle. Ils sont repartis dans la nuit avec, dans leur tête, l’image de leur  fils agonisant dans une mare de sang, près d’une borne en béton.

Je suis resté un bon moment dehors à tirer sur les câbles tendus dans mon dos en regardant les feux arrière de leur voiture se confondre avec les lumières de la ville. Quand la pluie a commencé à prendre vigueur, je me suis tourné vers mon pavillon. Il formait avec les autres une  frise sinistre punaisée sur le vide.

Au petit jour, j’ai fait ma valise, vidé mon coffre à la banque. Pas mal d’argent en liquide et des documents prouvant les trafics de Salviati. Il sera étonné de ne pas me voir à sa cérémonie d’investiture.

Et encore plus en lisant les journaux dans quelques jours.

Possession

the open door - Léon Spilliaert

 

Il vagabonde dans les ruelles aux alentours de la cathédrale et repense à elle. Il lui invente des aventures. Par exemple, ce serait le premier jour, celui qui lui enseignerait que ça n’arrive pas qu’aux autres.

Elle rentrerait à pied chez elle. En approchant du centre ville, elle aurait la désagréable impression que quelqu’un la suit. Elle presserait le pas pour semer cette présence tenace. Elle se retournerait vivement. L’éclat du soleil l’aveuglerait. La rue serait déserte.

Un point incandescent entre les épaules, elle se mettrait à courir, grimperait les marches de la cathédrale et s’y réfugierait. Arrivée derrière le transept, elle se trouverait projetée au sol sur les dalles colorées par la lumière des vitraux. Des mains puissantes la parcourraient, la fouailleraient, l’empêcheraient de crier. Elle n’aurait pas vu venir son agresseur qui prendrait possession d’elle toute entière. Une insupportable jouissance l’entraînerait dans sa spirale.

Rentrée chez elle, défaite et pourtant habitée d’une force mystérieuse, elle s’isolerait et se détacherait de son quotidien trivial, se punissant par un jeûne abusif. Au deuxième mois de mortification, elle ferait retraite au couvent. La porte de sa cellule se refermerait sur elle et un éclair aveuglant lui grillerait la rétine.

Il  serait là, devant elle.

Elle se sentirait violemment happée comme ce fameux soir dans la cathédrale où Il avait pris possession d’elle.

Patatoésie

Charlotte, Manon, Rosabelle ou Désirée

rustiques et tuberculeuses solanacées

vos vieux cœurs ridés assoiffés de tendresse

en épousant la terre à la vie font promesse

 

Jamais demain ne luirait sans cette hardiesse

brandie bien haut par un germe à la redresse

contre les noirs doryphores de la vieillesse

Tatouage

Visage

Quand on le voit nu, de loin, on croit voir la cicatrice d’un coup de fouet entre ses omoplates. De près, c’est un tatouage. Un oiseau en vol, ailes écartées. Ou bien un ange.

Ange déplumé ou dieu hirsute, il doit sortir et accomplir la  tâche que la Voix lui a confiée. Les gens écartent leurs rideaux et l’observent.

Il descend la rue poussiéreuse, ses deux colts de lumière aux côtés.

Il accroche son auréole au clou et entre au Saloon de l’Enfer.

Tous les regards se tournent vers lui, le Justicier.

Cisailles

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Il voyageait entre une caresse improbable et la sonnerie ponctuelle du petit matin. La solitude effaçait de ses yeux les habitudes nocturnes et diurnes, les embrassades posthumes.

Du jour nouveau, il pressentait le vide et sa vie se tenait là, à cheval sur l’abstrait.

Il la regardait dormir malgré le bruit de la rue en éveil. Le froid de l’aube les rapprochait parfois, fronts appuyés sur la vitre, l’un à côté de l’autre mais leurs haleines ne mêlaient pas leurs buées.

Il décida d’arpenter le chemin inverse et de se blesser aux épines du buisson ardent.  Avec le fer extrait de son sang, il forgea les cisailles qui trancheraient leur lien.

Sourde et mouette

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Méditation (Joël H 2014)

À l’horizon, l’océan fermente sous la quille des navires silhouettes, îles de métal posées sur les brisants.

Les pensées de la jeune fille courent plus vite que les oiseaux poussés par le noroît. Elle s’assied  sur un rocher.

   Ne plus bouger. Attendre. Profiter seulement de la douceur de ce mois d’octobre, de l’odeur du varech et des lubies du climat. Bâillonner le langage intérieur qui babille en permanence. Ne plus penser. Étouffer ce bruit de fond parasite qui pervertit toute spontanéité et renforce le sentiment de solitude. Atteindre un état végétatif, le temps de générer une nouvelle vie, sans mémoire. Sourde au grouillement de l’âme.

Elle concentre son regard sur la ligne de vagues qui frappe les roches et se laisse bercer par le rythme de la marée en essayant de laisser filer sans les retenir les mille pensées qui lui viennent, souvenirs, questions obsédantes…

Incapable d’endiguer ce flot intime, elle tente au moins de ne pas s’y noyer, de se laisser porter, de n’être que sensation hors de toute conscience, comme les nuages indifférents qui filent au loin.

Elle est un court instant la mouette frôlant la crête des vagues ébouriffées par le vent, portée par les courants ascendants, ombre violette sur le gris vert de la lande. Elle survole à haute altitude un chalutier qui revient au port ; ses hélices tissent des dentelles blanches et vertes à son arrière.

Vertige.

Revenant brutalement à la réalité et prise de panique,  elle bat des ailes si vite que son cœur explose en plein vol.

La mère morte

JARDIN 3

Ma mère n’est pas morte.

Ce n’était pas elle dans son cercueil. Un fond de teint beigeasse plâtrait son visage. Je ne l’ai pas reconnue. Le mannequin de cire qui la remplaçait ne lui ressemblait pas. Sa tête, trop légère, ne creusait pas le coussin blanc de satin synthétique. Sans doute que ses rêves et son âme s’étaient envolés de son crâne et ne pesaient plus rien.

Ma mère ne mourra plus.

Sur les photos que j’ai trouvées dans sa chambre, au fond d’un sac de toile bleue, elle a cinq ans sur les genoux de son père, douze ans dans une aube de communiante comme on n’en fait plus et seize en équilibre sur une branche, un sourire éclatant au lèvres qui n’efface pas tout à fait l’ombre dans son regard, les images de la guerre qu’elle vient de subir.

Ces clichés où la réalité s’estompe sous d’anciennes lumières maintenant éteintes serrent le cœur.