Hallucination

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Animaux dépareillés et noirs. Les nuits aux autres nuits pareilles charrient les songes qui les rongent. Coups de boutoir, accrocs dans le vif. Couteau en plein coeur.

Depuis son lit, il écoute les stridences vrillées sur le boulevard. Une ombre se faufile par la porte ouverte sur le couloir.

Il se cache sous les couvertures et retient sa respiration. La chimère arpente l’obscurité puis disparaît à travers le mur.

Trempé de sueur, il se découvre.

Au dessus de lui, la poutre a ouvert son œil et le guette. Il reste allongé sur le dos, fasciné par cette prunelle qui darde son rayon éblouissant. Il a beau fermer les yeux, la clarté qui jaillit du plafond transperce ses paupières.

Ferrailles racailles. Vols courbes des oiseaux déchirés en vol. Il tombe avec eux sur le sol calciné, se dépêtre des plumes sanglantes et rampe vers une rivière opaque qui charrie des cadavres dépecés s’accrochant de ci de là à des moignons d’arbres. Une pluie acide ronge sa peau. Il se relève et avance. Il est le goudron des routes, la boue des chemins. De lourds camions roulent sur lui et emportent des lambeaux de sa chair moulés dans les dentures de leurs pneus. Il est la machine fumante.

Reflets du pare-brise, moteur de la fuite, il décapite les ténèbres au laser de ses phares. Il virage, défonce, rugit rouge sang, transcoupe à travers champs, ravage des villages, écroule des maisons et s’arrête enfin sur une place bordée de ruines.

Une fontaine crache des jets de glace. Il lèche longuement les lames de cristal. Sa langue saigne. Ses forces l’abandonnent. Il s’allonge sur des pavés doux comme la mousse des forêts. Les anges, perchés sur les toits violets, l’observent et l’endorment d’un battement d’ailes.

La lumière d’été cisaille son sommeil et le surprend hébété sur la margelle d’un puits. Il plonge au centre du cercle noir.

 

La fenêtre de la chambre est ouverte et le rideau, agité par la brise du matin, ombre par moment le lit abandonné.

Le Discours

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Citoyennes, citoyens, merci d’être venu si nombreux défendre avec moi les valeurs qui au cours des siècles ont fait la grandeur de notre pays et qui, vous le savez, sont en but aux attaques les plus basses. Pas de panique, nous vaincrons ! De tout côté les renforts accourent. Ainsi, j’ai l’honneur de vous présenter ce soir quelqu’un de grand mérite qui m’assistera dans la lourde tâche de mener à bien notre politique qui, pour austère qu’elle soit, dégagera pour chacun d’entre vous un espace de bonheur et de joie, certes limité mais néanmoins vital en ces temps de vaches maigres où le veau d’or est toujours debout mais immangeable.

Mesdames, messieurs, je vous demanderai d’ici quelques secondes d’applaudir quelqu’un d’exceptionnel. Quelqu’un, c’est vague me direz-vous. En général la préposition indéfinie quelqu’un peut aussi bien désigner une personne remarquable – Ah, c’est quelqu’un ! – qu’un parfait inconnu. En effet, quand vous demandez : Quelqu’un peut-il me donner l’heure ? Vous avez peu de chance de recevoir ce don d’une vedette du cinéma ou de la chanson. Un passant anonyme et sans charisme peut parfaitement vous renseigner. Vous devriez vous méfier. Va savoir à qui cette personne aura subtilisé ce qu’elle vous offre si généreusement alors que le temps est un espace partagé qui appartient à tout le monde, où chaque être humain est plongé gratuitement dès sa naissance – bien que le processus soit coûteux à la longue et que tout un chacun en fasse les frais un jour où l’autre.

Citoyennes, citoyens, boutons hors de nos frontières les laxistes, les inutiles, les terroristes ! Que chaque français se dote des moyens techniques nécessaires à leur repérage dans le flot temporel et qu’il ne compte plus, pour être protégé, par un état durement ébréché par la politique irréaliste de nos prédécesseurs, ces impécunieux dispensateurs de biens sociaux outrageusement distribués à des personnes dont l’identité nationale est plus que douteuse.

J’ai une pensée pour ceux qui, parmi vous, évitent d’exhiber à leur poignet une montre bas de gamme, révélation honteuse de leur manque de réussite sociale. Qu’ils sachent qu’en s’adressant à des inconnus pour demander l’heure, ils risquent d’être la victime d’un de ces malfrats de piètre extraction qui rôdent dans nos rues – pourtant les plus sûres du monde grâce aux caméras de surveillance et à nos vigilants voisins organisés en milices. S’adresser à un étranger – de ceux que l’on n’a pas encore renvoyés dans leur savane, faute de kérosène à prix abordable – c’est à coup sûr cherchez les ennuis ! Vous compliquez la dure tâche de nos policiers, ces héros modernes et dévoués qui ont bien d’autres chats à fouetter. Manière de parler, bien entendu, le fouet n’étant donné qu’aux humains qui se comportent comme d’insouciants animaux. En ce qui concerne les animaux, nous avons d’autres moyens – l’électrocution, le merlin – bien plus respectueux de la bête que le couteau rouillé utilisé par des communautés archaïques. Pour plus de précisions sur nos méthodes, adressez vous aux bouchers présents dans la salle dont j’aperçois la bannière syndicale. Merci de votre fidélité, humbles travailleurs de la viande, pourvoyeurs d’os à moelle et de rumsteck saignant. Les végétariens n’ont qu’à bien se tenir…

Mais revenons à la question du civisme. Posséder une montre en état de marche est le premier pas vers le respect de nos institutions. Cela vous permettra, par exemple, d’arriver à l’heure à votre rendez vous à la Maison de l’Emploi, ce qui est la moindre des choses quand on sait que l’exactitude est la politesse des pauvres et que nos fonctionnaires en nombre réduit désormais n’auront que quelques minutes à vous consacrer. Il n’y en aura pas pour tout le monde. Qu’on se le dise ! Où en étais-je ? Oui… à vous consacrer… En ce qui concerne votre consécration je vous recommande de contactez le personnel ecclésiastique qui assure la bonne tenue de cette salle. Le premier curé venu saura vous satisfaire si l’homme est assez pervers pour se soumettre à vos pulsions. Alléluia ! Mais revenons à nos moutons. Manière de parler, ces animaux se moquent bien d’être redevable de quelqu’un et suivent leur instinct grégaire, tels d’écervelés électeurs, indifférents à l’heure qu’il est et au temps qu’il fait, bien protégés par une épaisse toison qu’il est nécessaire de tondre régulièrement. N’oublions jamais que le troupeau n’est rien sans le chien et que le chien obéi au berger qui lui, n’a pas besoin de montre pour arriver à son heure…

Mes chers concitoyens,  il est temps maintenant d’accueillir parmi nous celui ou celle que vous attendez avec l’impatience qui vous caractérise, ô contribuables dévoués et néanmoins récalcitrants ! Un homme, une femme ? Chabadabada… Surprise ! En me contentant d’évoquer quelqu’un au début de ma présentation, vous ne pouviez en effet deviner le sexe de cette personne. Même d’une femme, on a l’habitude de dire (rarement, je vous l’accorde) : C’est quelqu’un ! On devrait employer la proposition quelqu’une, heureusement inusitée. Si elle ne l’était pas (inusitée !) et que notre invité en était une (invitée), j’aurais pu m’exclamer en pensant à cette hypothétique héroïne : Ah, c’est quelqu’une, vous savez ! Mais vous auriez cru à une faute grammaticale et comme j’aspire seulement à présenter mon quelqu’un sans m’étendre sur ses mérites – bien que je l’admire beaucoup – je précise que mon quelqu’un est un homme. Oui, un vrai ! Voyons voir de plus près. Notez bien que l’expression voyons voir ne signifie rien à vos yeux puisque elle peut-être employé aussi bien par un aveugle. S’il y en a un dans la salle, qu’il me précise la manière dont il reconnaît que quelqu’un est un ou une, cela m’éclairera sans l’éblouir et nous pourrions… Suis-je assez clair ? Certainement, puisque vous m’avez élu. Mais brisons là et résumons. Celui qui attend derrière ce rideau, ce mystérieux quelqu’un, est vraiment un être d’exception, croyez-moi ! Un homme providentiel que vous apprécierez tout spécialement. Avec le temps, cette personne comptera pour vous. Que comptera-t-elle, il faudra lui spécifier. C’est vous l’employeur. Ça ne me regarde pas. Je me contente de mettre les gens en présence, à eux ensuite de s’arranger entre eux dans un marché libre et non faussé. Faussé par qui ? Par la concurrence déloyale des services publics. Rien à craindre avec celui dont je parle qui est un homme public dotée d’une intense vie privée. Privée de quoi ? De rien. L’homme a su tisser des liens étroit avec la finance internationale – Dieu la protège ! –  qui veille sur l’équilibre du monde. Souvenons- nous au passage que des liens trop lâches font douter d’une relation véritable et que si vous les resserrer trop, vous provoquez la mort de votre interlocuteur. Louons donc la mesure et la force de notre champion ! Peuple avide de biens matériels, fervents contempteurs du désordre, je vous demande d’accueillir maintenant avec tout le respect qu’on lui doit et la servilité qui vous caractérise …

Soudain, l’orateur se rendit compte du silence qui régnait dans la salle. Il releva les yeux de ses notes. La salle s’était vidée. Dans les coulisses, il ne trouva personne non plus.

Il se mit à hurler : Y a quelqu’un ?

PLAY BACH

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Le Blues le constipait, le ragtime lui donnait des envies de tuer, le dixieland, cette musique de rustres blancs, l’excédait. Les chorus de Charlie Parker, Coltrane ou Miles Davis, le laissaient froid. Il ne comprenait rien aux termes qu’il piochait dans les bouquins spécialisés : hot intonation, blue-notes, off beat, drive et swing… Du chinois ! Il était totalement découragé quand il découvrit, au rayon jazz, quelques disques se référant à Jean-Sébastien Bach dont il avait vaguement entendu un aria avec son prof de musique. Sans réfléchir une seconde, et sans les écouter, il en choisit un au hasard : Play Bach, enregistré par Jacques Loussier au piano, Christian Garros à la batterie et Pierre Michelot à la contrebasse. Pour faire bonne mesure, il emporta un vieil enregistrement  des Swingle Singers ainsi qu’un autre du pianiste Artur Schnabel car le vendeur lui avait conseillé d’écouter une version classique des œuvres de Bach. Le soir même, les oreilles presque douloureuses à force d’écouter en boucle la fugue en ré majeur BWV 850, il essayait de décrypter, au dos d’un des CD, des propos totalement absconds pour lui : « Le Jazz emploie toutes les couleurs les plus riches de l’harmonie fonctionnelle, jusqu’aux altérations ascendantes et descendantes simultanées de la quinte … »

TOURTEAU

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Je ne vais pas te déranger, crabe dormeur. Réfugié sous une roche, à la lisière de l’air et de l’eau, tu mérites ton repos de la fatigue des océans. On peut bien te traiter de paresseux, tourteau placide, mais tu couvres tes cent cinquante kilomètres par semaine au fond de la mer, de cette démarche un peu de guingois qui vaut aux ivrognes de mon village l’éternel conseil : bois un coup de gnôle, tu marcheras droit.

Tu serais difficile à extirper de ton trou. Tu brandirais tes pinces en mouvements brusques et désordonnés. Sorti de là et retourné sur ma paume, tu replierais tes pattes sous ta carapace d’un beige irisé et tu ne bougerais plus, exposant l’architecture complexe des dessous de ta cuirasse, d’aspect si simple et si bonasse quand je la contemple de toute ma hauteur alors que tu fuis vers ton abri marin.

Crabe dormeur, prince des mers, discret va nu pinces. Te surnomme-t-on poupard parce que bébé, déjà, tu dormais toute la journée ? Ou bien clos poings parce que tu brandis tes pinces quand la colère te prend ?

Je te préfère crabe lune, poète noctambule rêvant à de belles inconnues arthropodes t’offrant une étreinte molle à la fin de leur mue. Certaines garderont deux ans ta semence en stock pour féconder leurs œufs. Pas étonnant que tu sois infidèle. En voyant les bulles qui montent de tes mandibules de charognard, je veux croire que tu songes à elles avec émotion.

Rassure-toi, crabe dormeur, je hasarde juste un doigt furtif sur ton dos couleur chamois, sur ta carapace qui est ton squelette. À force de bonne chère, ami nécrophage, tu grossiras et ton organisme sera à l’étroit. Tu devras déclencher, par une action hormonale, la constitution d’une nouvelle cuticule, souple et moulée sous la précédente. Après avoir abondamment gonflé d’eau tes tissus, tes mouvements de contorsionniste te libèreront de ta rigide enveloppe externe. Bravo, l’artiste !

Je t’imagine, crabe coureur, rejoignant les coulisses à la fin de ton périlleux numéro. Protégé par le sable, tu attendras que ton armure neuve durcisse. Tu échapperas ainsi aux prédateurs affamés de ta chair nacrée.

Au cœur de cette chaude nuit d’août, je dresse l’oreille à marée basse et je t’entends grignoter, mélancolique solitaire, la dépouille explosée de ton exuvie.

Malaise

GRUES SAUVAGES

 

La pluie a cessé.

Au fil de la départementale, le miel des foins coupés et la senteur chauffée des troènes invitent à la sieste. Il ne sait  pas s’arrêter.

Il conduit machinalement. Le 502ème kilomètre meurt sur le cadran. Les premières banlieues d’Ile de France lui gâchent le plaisir de rouler. Le béton colmate le paysage. Il se perd parmi le lacis des routes et des échangeurs. La cité s’alanguit sous les rayons roses du couchant, grouillante, percée de meurtrières, hachée de passerelles, lacérée par le bistouri des voies express. Elle fuit en perspectives vertigineuses : jetées de béton, rails de néon, surplombs, tunnels carrelés. Tout va très vite. Feux clignotants, policiers en ribambelles, gyrophares, ambulances bousculant le trafic, sirènes hurlantes, hypermarchés, paquebots métal et verre, jumbo-jets sillonnant l’espace mauve, à l’est entre les méga tours.

Éblouissement.

Les panneaux publicitaires forment un corridor hérissé de couleurs. Les chaussées divisées se superposent, se multiplient. Les perspectives se chevauchent. Le vertige écarte ses parois verticales.

Respirer, respirer…

Un arc électrique pulse sous ses paupières, il accomplit des gestes automatiques. Le zigzag de magnésium vibrionne sur le côté de son œil gauche, obscurcit peu à peu son champ de vision. Il est aveugle. La migraine grimpe l’échelle de sa colonne vertébrale. Le moteur émet un ronronnement cotonneux. Il cale. Le front sur le volant, il essaie de se calmer.

Peu à peu, l’orage fuit au fond de son œil. Il retrouve la vue, examine sa figure dans le rétroviseur. Il a le teint brouillé. Sale comme les façades qui le dominent, gris comme les passants qui l’observent depuis le trottoir.

Klaxons.

Il redémarre, la nuque raide, le nerf optique vrillé et se répète son nom. Tout son être s’accroche à la parcelle de réalité qu’il crée ainsi.

Sa voix lui redevient familière : Calme-toi !  Ce n’est que la vie telle qu’elle va. Pas de quoi paniquer…

Passage de la révolte

PRISON CENTRALE

Rouages rouillés du  corps.

En sa geôle glaciale, il espère l’aube.

Un beau matin, son reflet ride le miroir. Des cailloux noirs crèvent la surface et propagent l’onde augure de sa vie lasse.

Tandis que les cellules de son corps, aveugles matrices, dupliquent sans répit l’imparfaite copie, le pâle fantôme de leurs atomes, la vie reprend ses doigts, crispés dans son cœur. Son sang caille sous ses ongles taillés.

Il cherche la porte, celle des promesses de son enfance. Les rafales d’ouest mordaient sa peinture et traçaient un archipel sur le vieux bois. Récifs, atolls brodés d’écume amande. Calme tempête dessinée par l’or des lichens. Où se cache donc le passage qu’il franchissait, confiant, au temps où il rêvait d’un monde de plénitudes ?

Aujourd’hui, en file grise, sa tribu défile, soumise. Ses murmures glissent sur les carreaux lavés, les bétons, les métaux, les rampes lisses, la pisse en flaques. Devant lui : la nuque rasée de l’aurore. Derrière : un pas lourd, celui des autres taulards.

Pressé par ses geôliers internes, il déambule dans la cour pavée. Ses orbites vides fouillent l’air, cherchent le panneau lumineux : EXIT.

Il force les grilles et rejoint les affamés, les anonymes, les apatrides, les massacrés.

Une fois évadé de son crâne, en mal d’illusions fraîches, il est libre, chien filant fou de caresses. Il flaire dans son cou le souvenir de la laisse, ignorant celle qu’on lui tresse. Il oublie la menace qui plane.

Il offre ses dernières forces aux hommes révoltés. Il leur parle. Certains mots sont des armes capables d’abattre les tyrans. Ses cicatrices ne mentent pas. Personne ne peut nier la parole de ceux qui ont subi des traitements spéciaux.

La vérité jaillit de lui, incandescente.

Sonnette

Sonette 2

L’ange blond nichait au cinquième étage. Cent fois, il sonna à sa porte bleue, cent fois, elle le laissa dehors avec armes et bagages, imbécile et transi d’amour sur son palier. Il songeait alors à la brune du rez-de-chaussée qui lui reprochait de ne point l’aimer assez et redescendait l’escalier quatre à quatre. Passionnément entiché de l’intouchable du cinquième, il touchait par dépit la sombre mal aimée qui l’accueillait sans réserve en sa moiteur. Seize ans et tout excité par ses sens enflammés, impitoyable, il saccageait la beauté.

Ses yeux de prédateur grands ouverts.

Monologue de sourd

Plusieurs en un

– Monsieur, connaissant votre faible enthousiasme, je vous le dis sans détour : Quittons-nous ! Adieu sarcasmes, adieu blessures, que la vie soit douce à d’autres !

– De quel droit ?

– Je ne veux plus de vous en moi. Nous sommes impuissants. Nos combats ne servent à rien. Regardez autour de vous ! La férocité règne partout. Le pauvre est résigné et la barbarie gagne malgré vos défilés et vos pancartes. Personne ne vous entend. Vous êtes isolé.

–  Pas du tout ! J’aime, je suis aimé…

– Parlons-en ! Quand vous buvez l’amour c’est à petites gorgées. Une tisane tiède ! Les fées légères aiment trop danser et comme vous ne savez pas mettre un pied devant l’autre, vous préférez rester assis à contempler le vol des hirondelles. Votre vie dérive sous le souffle infini de votre paresse. Êtes vous vraiment au monde ?

– Très peu. Plus je perçois sa réalité, plus je le fuis !

– C’est vous que vous fuyez ! Je me demande si vous méritez de vivre… Tout ce temps perdu à vous morfondre !

– Mon temps, j’en fais ce que j’en veux ! Je le passe à étudier l’histoire de l’humanité entre les lignes du consensus…

– Vous pouvez traduire ?

– Comprenne qui pourra ! Trop d’explications égare les imbéciles.

– C’est sans doute ce qui vous est arrivé ! Cesser de penser au passé et de vous repaître du malheur des autres…

– Ça me distrait du mien. Enfant, je buvais les larmes d’une mère sans réplique aux drames de sa vie. J’avalais le fruit âcre jusqu’à la lie, je ne calais pas sur les pépins. J’ai bu ma ration d’eau saumâtre, de regrets, de souillures. Aujourd’hui, j’aime la pureté. Je me désaltère de la pluie qui lave les statues des squares. Je lèche les gouttes sur leurs fesses radieuses. Je lape le vin chaud qui perle de leurs sexes, de leur âme. Je m’enivre de l’enfance des prophètes, du sang des poètes.

– Vous vous échauffez ! Gare à votre cœur d’amadou ! J’insiste : oubliez le passé !

– Impossible, c’est ma servitude. Une fatalité. Je me demande d’où vient cette voix que je suis seul à entendre. Elle néglige les vivants et pleure la poussière des bonheurs perdus.

– Quand on connaît ses travers, on peut lutter contre, non ?

  Ce ne serait pas naturel !

– Il vous conduit où, votre fatalisme ?

– Où je vais ! Il faut que je me répète ?

– Mes questions vous dérangent ?

–  Pas plus que vos réponses.

– Je vous ai répondu, moi ?

– Vous ne savez faire que ça. Vos interrogations sont ce que vous êtes.

– Je ne vous suis pas.

– Tant mieux,  j’ai horreur qu’on me colle, qu’on me traque. Éloignez vous, ou je hurle !

– Je vois, solitaire et paranoïaque…

– Langage de chef de gare !

– Je retire paranoïaque.

– Partez, comme vous l’avez promis ! J’ai besoin de solitude pour effacer de mes yeux les habitudes nocturnes et diurnes, les embrassades posthumes. Le présent m’effraie. Si j’arpente perpétuellement des chemins inverses, c’est pour retrouver le silex éveilleur d’étincelles qui embrasait ma vie. Une femme m’aimait…

– Quel déballage ! Cessons, monsieur ! Les questions intimes ne sauraient se déclamer ainsi. Je ne suis pas d’humeur à marauder entre vos maux. Vos petits secrets ne m’intéressent pas. Si des visages de femmes vous tourmentent, divorcez d’avec vos rêves. N’attendez plus rien de moi. Vous entendre dire tout et n’importe quoi est une douleur. Vous ne faites que clamer votre défaite. Vous êtes un bouffon tragique. Supporter votre marasme est une endurance qui me lasse. Adieu ! Je vais balayer la cendre des mille portes brûlées sur votre passage et jeter vos semelles de vent.

– Merci, oh, merci ! Vous m’avez compris. Je suis un poète…

– Un poète ? Vous ignorez donc que la poésie pue le cadavre. Elle n’empêche pas les massacres quotidiens. Lisez les journaux, regardez la télé !

– Je ne suis pas responsable, je ne suis rien…

– Cessez de vous rendre misérable ! Votre fausse modestie m’est trop familière. Vivez sans vous préoccuper de votre petite personne. Libérez-vous, libérez-moi, de cette noirceur mortifère. Vous me rendriez un fier service. Et surtout, cessez vos jérémiades. Le plus tôt sera le mieux. D’autres que moi vous aimeront peut-être !

Goût et totalitarisme.

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Salade

Les multinationales marchandes ont bien compris que des aliments ayant trop de saveur entravent le commerce. Elles  fabriquent  donc des produits dont le goût affadi, dominé par le sel ou le sucre, rend addictifs les consommateurs, des produits standardisés au goût abâtardi qui remplacent peu à peu les spécialités de tel ou tel pays. Eliminer la diversité facilite la production. Plus les goûts seront uniformisés et plus on peut vendre au plus grand nombre le même produit partout dans le monde. Ceci entraîne des manières de cultiver, d’élever des animaux de façon industrielle avec les conséquences que l’on connaît, martyr des animaux, exploitation d’une main d’œuvre sans qualification, pollution de la nature, diminution de la biodiversité, maladies dues à l’emploi massif de produits écocides etc.

Sans trop sans rendre compte, les humains s’habituent à consommer des produits insipides et uniformisés. La dégradation est presque insensible.  Ils ne regretteront bientôt plus les saveurs disparues parce qu’ils ne les auront jamais connues, qu’ils seront incapables de se les remémorer ou bien qu’ils les rejetteront parce qu’elles auront un goût trop puissant pour leurs papilles inexpérimentées. Qui se souviendra de la suavité fleurie du beurre fraîchement baratté à partir d’un lait issu des pis d’une vache broutant de l’herbe et non de l’ensilage ? S’il existait encore, beaucoup ne supporteraient pas ce goût de prairies et de nature, d’étable… Rassurez-vous, un tel beurre est devenu extrêmement rare. De même qu’il est difficile – surtout dans les villes – de dénicher une véritable carotte, un poisson sauvage (exempt de PCB issu de la chimie industrielle, de pesticides) ou un fruit cultivé sainement. Actuellement, celui qui ne cultive pas son jardin doit payer cher pour échapper aux fruits calibrés gavés de produits toxiques, sans saveur et faiblement nutritifs.

Esprit passéiste, nostalgique ! me direz vous. Laissons à d’autre le soin de qualifier de réactionnaire la nostalgie. Elle permet au moins de retrouver et de reconstruire un monde où le sentiment du bonheur avait sa place. Un monde de sensations corporelles de présence au réel et donc aux autres.

Il semble important, pour les marchands qui nous gouvernent, de laisser croire que chacun domine le monde en pressant le bouton de son ordinateur ou de son robot préféré, de lui donner l’illusion qu’il peut tout alors qu’il n’est rien et que, surtout, pour se manifester au monde il doit posséder la dernière machine mise au point. A ce jeu, nous perdons nos jambes, notre corps et le plaisir des sens. Cette entreprise consumériste mondiale, niveleuse de culture, d’individualité et de goût est une entreprise nihiliste contre laquelle il faut lutter individuellement et collectivement. À l’heure où les objets envahissent notre environnement, c’est en réalité l’homme et la nature dans sa totalité qu’on dématérialise et qu’on tue. Objets inutiles, avez-vous donc une âme qui saccage notre âme et nous force d’aimer notre matériel et misérable quotidien ?

Instrumentalisés, nous perdons progressivement notre libre arbitre. La disparition du goût s’accompagne immanquablement d’une anesthésie esthétique, d’un oubli de toute éthique. Le beau existera toujours mais à l’insu des aveugles programmés qui le côtoieront.

Les réactionnaires sont ceux qui croient et participent sans esprit critique à cet avenir technologique forcené. Ils auront bientôt oublié la saveur des choses, le contact d’une autre peau, le poids d’un livre, le sens des mots. Ils ne distingueront plus la beauté pourtant partout présente autour d’eux, malgré la dureté du temps.

Tous photographes !

PÂLES VISAGES

Tu parcours le monde en tout sens et tu le découvres en regardant les photos prises la veille. Tu pensais le tenir dans ta main mais c’est lui qui te tient et son reflet ne t’informe pas de sa densité. Tu te rends compte que tu ne connais ni sa beauté ni le cœur des hommes qui l’habitent et encore moins le tien. Tu captures l’image des humains que tu rencontres mais elle reste mystérieuse à tes yeux. Elle est, si tu regardes bien, celle de la mort surprise au travail, l’espace d’un millième de seconde.

Tu comprends tardivement que le monde n’est nulle part ailleurs que dans le regard des hommes et donc aussi dans le tien, que c’est un continent obscur aux gens comme toi qui croient ne pas déranger l’ordre des choses en l’effleurant de leur œil sec et scrutateur.

Ta fin sera aussi celle de ce monde où tu vis. Il finira quand tu finiras et renaîtra pour d’autres et tu ne laisseras au mieux qu’une anecdote qui se mêlera à l’histoire humaine et sera l’infime ligne du grand récit qui se nourrit de toute vie et contient toutes les épopées et les mythes et les contes.

A la fin des temps les photographies seront effacées, tout aura égale insignifiance et le sol de la planète n’aura gardé aucune trace du passage des cohortes humaines.

Encore moins du tien.