Passage de la révolte

18

Rouages rouillés du  corps. En sa geôle glaciale, il espère l’aube.

Un beau matin, son reflet ride le miroir. Des cailloux noirs crèvent la surface et propagent l’onde augure de sa vie lasse.

Tandis que les cellules de son corps, aveugles matrices, dupliquent sans répit l’imparfaite copie, le pâle fantôme de leurs atomes, la vie reprend ses doigts, crispés dans son cœur. Son sang caille sous ses ongles taillés.

Il cherche la porte, celle des promesses de son enfance. Les rafales d’ouest mordaient sa peinture et traçaient un archipel sur le vieux bois. Récifs, atolls brodés d’écume amande. Calme tempête dessinée par l’or des lichens. Où se cache donc le passage qu’il franchissait, confiant, au temps où il rêvait d’un monde de plénitudes ?

Aujourd’hui, en file grise, sa tribu défile, soumise. Ses murmures glissent sur les carreaux lavés, les bétons, les métaux, les rampes lisses, la pisse en flaques.

Devant lui : la nuque rasée de l’aurore. Derrière : un pas lourd, celui des autres taulards.

Pressé par ses geôliers internes, il déambule dans la cour pavée. Ses orbites vides fouillent l’air, cherchent le panneau lumineux : EXIT.

Il force les grilles et rejoint les affamés, les anonymes, les apatrides, les massacrés.

Une fois évadé de son crâne, en mal d’illusions fraîches, il est libre, chien filant fou de caresses. Il flaire dans son cou le souvenir de la laisse, ignorant celle qu’on lui tresse. Il oublie la menace qui plane.

Il offre ses dernières forces aux hommes révoltés. Il leur parle. Certains mots sont des armes capables d’abattre les tyrans. Ses cicatrices ne mentent pas. Personne ne peut nier la parole de ceux qui ont subi des traitements spéciaux.

La vérité jaillit de lui, incandescente.

TOURTEAU

DIGITAL CAMERA

Je ne vais pas te déranger, crabe dormeur. Réfugié sous une roche, à la lisière de l’air et de l’eau, tu mérites ton repos de la fatigue des océans. On peut bien te traiter de paresseux, tourteau placide, mais tu couvres tes cent cinquante kilomètres par semaine au fond de la mer, de cette démarche un peu de guingois qui vaut aux ivrognes de mon village l’éternel conseil : bois un coup de gnôle, tu marcheras droit.

Tu serais difficile à extirper de ton trou. Tu brandirais tes pinces en mouvements brusques et désordonnés. Sorti de là et retourné sur ma paume, tu replierais tes pattes sous ta carapace d’un beige irisé et tu ne bougerais plus, exposant l’architecture complexe des dessous de ta cuirasse, d’aspect si simple et si bonasse quand je la contemple de toute ma hauteur alors que tu fuis vers ton abri marin.

Crabe dormeur, prince des mers, discret va nu pinces. Te surnomme-t-on poupard parce que bébé, déjà, tu dormais toute la journée ? Ou bien clos poings parce que tu brandis tes pinces quand la colère te prend ?

Je te préfère crabe lune, poète noctambule rêvant à de belles inconnues arthropodes t’offrant une étreinte molle à la fin de leur mue. Certaines garderont deux ans ta semence en stock pour féconder leurs œufs. Pas étonnant que tu sois infidèle. En voyant les bulles qui montent de tes mandibules de charognard, je veux croire que tu songes à elles avec émotion.

Rassure-toi, crabe dormeur, je hasarde juste un doigt furtif sur ton dos couleur chamois, sur ta carapace qui est ton squelette. À force de bonne chère, ami nécrophage, tu grossiras et ton organisme sera à l’étroit. Tu devras déclencher, par une action hormonale, la constitution d’une nouvelle cuticule, souple et moulée sous la précédente. Après avoir abondamment gonflé d’eau tes tissus, tes mouvements de contorsionniste te libèreront de ta rigide enveloppe externe. Bravo, l’artiste !

Je t’imagine, crabe coureur, rejoignant les coulisses à la fin de ton périlleux numéro. Protégé par le sable, tu attendras que ton armure neuve durcisse. Tu échapperas ainsi aux prédateurs affamés de ta chair nacrée.

Au cœur de cette chaude nuit d’août, je dresse l’oreille à marée basse et je t’entends grignoter, mélancolique solitaire, la dépouille explosée de ton exuvie.

Malaise

GRUES SAUVAGES

 

La pluie a cessé.

Au fil de la départementale, le miel des foins coupés et la senteur chauffée des troènes invitent à la sieste. Il ne sait  pas s’arrêter.

Il conduit machinalement. Le 502ème kilomètre meurt sur le cadran. Les premières banlieues d’Ile de France lui gâchent le plaisir de rouler. Le béton colmate le paysage. Il se perd parmi le lacis des routes et des échangeurs. La cité s’alanguit sous les rayons roses du couchant, grouillante, percée de meurtrières, hachée de passerelles, lacérée par le bistouri des voies express. Elle fuit en perspectives vertigineuses : jetées de béton, rails de néon, surplombs, tunnels carrelés. Tout va très vite. Feux clignotants, policiers en ribambelles, gyrophares, ambulances bousculant le trafic, sirènes hurlantes, hypermarchés, paquebots métal et verre, jumbo-jets sillonnant l’espace mauve, à l’est entre les méga tours.

Éblouissement.

Les panneaux publicitaires forment un corridor hérissé de couleurs. Les chaussées divisées se superposent, se multiplient. Les perspectives se chevauchent. Le vertige écarte ses parois verticales.

Respirer, respirer…

Un arc électrique pulse sous ses paupières, il accomplit des gestes automatiques. Le zigzag de magnésium vibrionne sur le côté de son œil gauche, obscurcit peu à peu son champ de vision. Il est aveugle. La migraine grimpe l’échelle de sa colonne vertébrale. Le moteur émet un ronronnement cotonneux. Il cale. Le front sur le volant, il essaie de se calmer.

Peu à peu, l’orage fuit au fond de son œil. Il retrouve la vue, examine sa figure dans le rétroviseur. Il a le teint brouillé. Sale comme les façades qui le dominent, gris comme les passants qui l’observent depuis le trottoir.

Klaxons.

Il redémarre, la nuque raide, le nerf optique vrillé et se répète son nom. Tout son être s’accroche à la parcelle de réalité qu’il crée ainsi.

Sa voix lui redevient familière : Calme-toi !  Ce n’est que la vie telle qu’elle va. Pas de quoi paniquer…

Passage de la révolte

PRISON CENTRALE

Rouages rouillés du  corps.

En sa geôle glaciale, il espère l’aube.

Un beau matin, son reflet ride le miroir. Des cailloux noirs crèvent la surface et propagent l’onde augure de sa vie lasse.

Tandis que les cellules de son corps, aveugles matrices, dupliquent sans répit l’imparfaite copie, le pâle fantôme de leurs atomes, la vie reprend ses doigts, crispés dans son cœur. Son sang caille sous ses ongles taillés.

Il cherche la porte, celle des promesses de son enfance. Les rafales d’ouest mordaient sa peinture et traçaient un archipel sur le vieux bois. Récifs, atolls brodés d’écume amande. Calme tempête dessinée par l’or des lichens. Où se cache donc le passage qu’il franchissait, confiant, au temps où il rêvait d’un monde de plénitudes ?

Aujourd’hui, en file grise, sa tribu défile, soumise. Ses murmures glissent sur les carreaux lavés, les bétons, les métaux, les rampes lisses, la pisse en flaques. Devant lui : la nuque rasée de l’aurore. Derrière : un pas lourd, celui des autres taulards.

Pressé par ses geôliers internes, il déambule dans la cour pavée. Ses orbites vides fouillent l’air, cherchent le panneau lumineux : EXIT.

Il force les grilles et rejoint les affamés, les anonymes, les apatrides, les massacrés.

Une fois évadé de son crâne, en mal d’illusions fraîches, il est libre, chien filant fou de caresses. Il flaire dans son cou le souvenir de la laisse, ignorant celle qu’on lui tresse. Il oublie la menace qui plane.

Il offre ses dernières forces aux hommes révoltés. Il leur parle. Certains mots sont des armes capables d’abattre les tyrans. Ses cicatrices ne mentent pas. Personne ne peut nier la parole de ceux qui ont subi des traitements spéciaux.

La vérité jaillit de lui, incandescente.

Sonnette

Sonette 2

L’ange blond nichait au cinquième étage. Cent fois, il sonna à sa porte bleue, cent fois, elle le laissa dehors avec armes et bagages, imbécile et transi d’amour sur son palier. Il songeait alors à la brune du rez-de-chaussée qui lui reprochait de ne point l’aimer assez et redescendait l’escalier quatre à quatre. Passionnément entiché de l’intouchable du cinquième, il touchait par dépit la sombre mal aimée qui l’accueillait sans réserve en sa moiteur. Seize ans et tout excité par ses sens enflammés, impitoyable, il saccageait la beauté.

Ses yeux de prédateur grands ouverts.

Monologue de sourd

Plusieurs en un

– Monsieur, connaissant votre faible enthousiasme, je vous le dis sans détour : Quittons-nous ! Adieu sarcasmes, adieu blessures, que la vie soit douce à d’autres !

– De quel droit ?

– Je ne veux plus de vous en moi. Nous sommes impuissants. Nos combats ne servent à rien. Regardez autour de vous ! La férocité règne partout. Le pauvre est résigné et la barbarie gagne malgré vos défilés et vos pancartes. Personne ne vous entend. Vous êtes isolé.

–  Pas du tout ! J’aime, je suis aimé…

– Parlons-en ! Quand vous buvez l’amour c’est à petites gorgées. Une tisane tiède ! Les fées légères aiment trop danser et comme vous ne savez pas mettre un pied devant l’autre, vous préférez rester assis à contempler le vol des hirondelles. Votre vie dérive sous le souffle infini de votre paresse. Êtes vous vraiment au monde ?

– Très peu. Plus je perçois sa réalité, plus je le fuis !

– C’est vous que vous fuyez ! Je me demande si vous méritez de vivre… Tout ce temps perdu à vous morfondre !

– Mon temps, j’en fais ce que j’en veux ! Je le passe à étudier l’histoire de l’humanité entre les lignes du consensus…

– Vous pouvez traduire ?

– Comprenne qui pourra ! Trop d’explications égare les imbéciles.

– C’est sans doute ce qui vous est arrivé ! Cesser de penser au passé et de vous repaître du malheur des autres…

– Ça me distrait du mien. Enfant, je buvais les larmes d’une mère sans réplique aux drames de sa vie. J’avalais le fruit âcre jusqu’à la lie, je ne calais pas sur les pépins. J’ai bu ma ration d’eau saumâtre, de regrets, de souillures. Aujourd’hui, j’aime la pureté. Je me désaltère de la pluie qui lave les statues des squares. Je lèche les gouttes sur leurs fesses radieuses. Je lape le vin chaud qui perle de leurs sexes, de leur âme. Je m’enivre de l’enfance des prophètes, du sang des poètes.

– Vous vous échauffez ! Gare à votre cœur d’amadou ! J’insiste : oubliez le passé !

– Impossible, c’est ma servitude. Une fatalité. Je me demande d’où vient cette voix que je suis seul à entendre. Elle néglige les vivants et pleure la poussière des bonheurs perdus.

– Quand on connaît ses travers, on peut lutter contre, non ?

  Ce ne serait pas naturel !

– Il vous conduit où, votre fatalisme ?

– Où je vais ! Il faut que je me répète ?

– Mes questions vous dérangent ?

–  Pas plus que vos réponses.

– Je vous ai répondu, moi ?

– Vous ne savez faire que ça. Vos interrogations sont ce que vous êtes.

– Je ne vous suis pas.

– Tant mieux,  j’ai horreur qu’on me colle, qu’on me traque. Éloignez vous, ou je hurle !

– Je vois, solitaire et paranoïaque…

– Langage de chef de gare !

– Je retire paranoïaque.

– Partez, comme vous l’avez promis ! J’ai besoin de solitude pour effacer de mes yeux les habitudes nocturnes et diurnes, les embrassades posthumes. Le présent m’effraie. Si j’arpente perpétuellement des chemins inverses, c’est pour retrouver le silex éveilleur d’étincelles qui embrasait ma vie. Une femme m’aimait…

– Quel déballage ! Cessons, monsieur ! Les questions intimes ne sauraient se déclamer ainsi. Je ne suis pas d’humeur à marauder entre vos maux. Vos petits secrets ne m’intéressent pas. Si des visages de femmes vous tourmentent, divorcez d’avec vos rêves. N’attendez plus rien de moi. Vous entendre dire tout et n’importe quoi est une douleur. Vous ne faites que clamer votre défaite. Vous êtes un bouffon tragique. Supporter votre marasme est une endurance qui me lasse. Adieu ! Je vais balayer la cendre des mille portes brûlées sur votre passage et jeter vos semelles de vent.

– Merci, oh, merci ! Vous m’avez compris. Je suis un poète…

– Un poète ? Vous ignorez donc que la poésie pue le cadavre. Elle n’empêche pas les massacres quotidiens. Lisez les journaux, regardez la télé !

– Je ne suis pas responsable, je ne suis rien…

– Cessez de vous rendre misérable ! Votre fausse modestie m’est trop familière. Vivez sans vous préoccuper de votre petite personne. Libérez-vous, libérez-moi, de cette noirceur mortifère. Vous me rendriez un fier service. Et surtout, cessez vos jérémiades. Le plus tôt sera le mieux. D’autres que moi vous aimeront peut-être !

Goût et totalitarisme.

DIGITAL CAMERA
Salade

Les multinationales marchandes ont bien compris que des aliments ayant trop de saveur entravent le commerce. Elles  fabriquent  donc des produits dont le goût affadi, dominé par le sel ou le sucre, rend addictifs les consommateurs, des produits standardisés au goût abâtardi qui remplacent peu à peu les spécialités de tel ou tel pays. Eliminer la diversité facilite la production. Plus les goûts seront uniformisés et plus on peut vendre au plus grand nombre le même produit partout dans le monde. Ceci entraîne des manières de cultiver, d’élever des animaux de façon industrielle avec les conséquences que l’on connaît, martyr des animaux, exploitation d’une main d’œuvre sans qualification, pollution de la nature, diminution de la biodiversité, maladies dues à l’emploi massif de produits écocides etc.

Sans trop sans rendre compte, les humains s’habituent à consommer des produits insipides et uniformisés. La dégradation est presque insensible.  Ils ne regretteront bientôt plus les saveurs disparues parce qu’ils ne les auront jamais connues, qu’ils seront incapables de se les remémorer ou bien qu’ils les rejetteront parce qu’elles auront un goût trop puissant pour leurs papilles inexpérimentées. Qui se souviendra de la suavité fleurie du beurre fraîchement baratté à partir d’un lait issu des pis d’une vache broutant de l’herbe et non de l’ensilage ? S’il existait encore, beaucoup ne supporteraient pas ce goût de prairies et de nature, d’étable… Rassurez-vous, un tel beurre est devenu extrêmement rare. De même qu’il est difficile – surtout dans les villes – de dénicher une véritable carotte, un poisson sauvage (exempt de PCB issu de la chimie industrielle, de pesticides) ou un fruit cultivé sainement. Actuellement, celui qui ne cultive pas son jardin doit payer cher pour échapper aux fruits calibrés gavés de produits toxiques, sans saveur et faiblement nutritifs.

Esprit passéiste, nostalgique ! me direz vous. Laissons à d’autre le soin de qualifier de réactionnaire la nostalgie. Elle permet au moins de retrouver et de reconstruire un monde où le sentiment du bonheur avait sa place. Un monde de sensations corporelles de présence au réel et donc aux autres.

Il semble important, pour les marchands qui nous gouvernent, de laisser croire que chacun domine le monde en pressant le bouton de son ordinateur ou de son robot préféré, de lui donner l’illusion qu’il peut tout alors qu’il n’est rien et que, surtout, pour se manifester au monde il doit posséder la dernière machine mise au point. A ce jeu, nous perdons nos jambes, notre corps et le plaisir des sens. Cette entreprise consumériste mondiale, niveleuse de culture, d’individualité et de goût est une entreprise nihiliste contre laquelle il faut lutter individuellement et collectivement. À l’heure où les objets envahissent notre environnement, c’est en réalité l’homme et la nature dans sa totalité qu’on dématérialise et qu’on tue. Objets inutiles, avez-vous donc une âme qui saccage notre âme et nous force d’aimer notre matériel et misérable quotidien ?

Instrumentalisés, nous perdons progressivement notre libre arbitre. La disparition du goût s’accompagne immanquablement d’une anesthésie esthétique, d’un oubli de toute éthique. Le beau existera toujours mais à l’insu des aveugles programmés qui le côtoieront.

Les réactionnaires sont ceux qui croient et participent sans esprit critique à cet avenir technologique forcené. Ils auront bientôt oublié la saveur des choses, le contact d’une autre peau, le poids d’un livre, le sens des mots. Ils ne distingueront plus la beauté pourtant partout présente autour d’eux, malgré la dureté du temps.

Tous photographes !

PÂLES VISAGES

Tu parcours le monde en tout sens et tu le découvres en regardant les photos prises la veille. Tu pensais le tenir dans ta main mais c’est lui qui te tient et son reflet ne t’informe pas de sa densité. Tu te rends compte que tu ne connais ni sa beauté ni le cœur des hommes qui l’habitent et encore moins le tien. Tu captures l’image des humains que tu rencontres mais elle reste mystérieuse à tes yeux. Elle est, si tu regardes bien, celle de la mort surprise au travail, l’espace d’un millième de seconde.

Tu comprends tardivement que le monde n’est nulle part ailleurs que dans le regard des hommes et donc aussi dans le tien, que c’est un continent obscur aux gens comme toi qui croient ne pas déranger l’ordre des choses en l’effleurant de leur œil sec et scrutateur.

Ta fin sera aussi celle de ce monde où tu vis. Il finira quand tu finiras et renaîtra pour d’autres et tu ne laisseras au mieux qu’une anecdote qui se mêlera à l’histoire humaine et sera l’infime ligne du grand récit qui se nourrit de toute vie et contient toutes les épopées et les mythes et les contes.

A la fin des temps les photographies seront effacées, tout aura égale insignifiance et le sol de la planète n’aura gardé aucune trace du passage des cohortes humaines.

Encore moins du tien.

Vie d’ange

vie d'ange

Heureux l’élu à qui on a donné les clefs juste avant son entrée dans le monde des vivants. Celui là, sans essayer les serrures, il franchit aisément les mille portes rencontrées sur son chemin. En dépit des turpitudes réservées aux mortels, il atteindra la terre promise. Il ne doutera ni de lui ni de son avenir et saura trouver de l’aide si jamais sa boussole intérieure l’égare – c’est que le nord bouge sans prévenir ; il faut se tenir au courant des nouveautés.

Par gros temps, il attendra sans angoisse que l’horizon s’éclaircisse et qu’arrive le bateau des secours. Au pire, il grimpera sur la moindre planche de salut. Le surf est un sport de gourmand quand la mer est sucrée et que les naufragés sont toujours sauvés in extremis.

S’il tombe à la mer, il flottera, le bienheureux, au gré des alizés, léger, confiant et rassuré par la douceur de l’eau. Il se souviendra qu’il a bien vécu et acceptera son destin. Il n’aura rien à regretter. L’amour l’aura choyé. Il aura passé son temps à savourer les saisons.

Prince du réel l’espace d’une vie, ange d’équilibre, lassé à la fin par son équanimité, il reportera aux ateliers du paradis ses ailes déplumées par les intempéries du siècle. Impatient de renaître.

Imaginaire !

ville monde

Eh ! Le grand imaginaire, toi qui n’es jamais fatigué, efface donc l’ombre noire du monde si tu le peux. Cesse d’affoler notre âme par des légendes d’amour qui savent d’avance qu’elles ne peuvent rien contre la marche du temps. Et cesse aussi de nous bercer et d’endormir notre vigilance inquiète.

Ravive la voix des reines perdues. Celles qu’on a aimées et celles qu’on a trahies. Retrouve aussi, pendant que tu y es, les cathédrales de la forêt en péril. Redonne vie à cet amas d’arbres calcinés par les guerres inutiles. Insuffle à la nature verdeur et vaillance, éloigne les nuages toxiques.

Toi qui n’es pas avare de mots, enseigne la parole aux pierres, comme au bon vieux temps, quand les hommes faisaient jaillir l’étincelle des silex pour incendier leurs nuits et terroriser les fauves.

Éclaire le chemin qui mène vers un monde juste.