A refaire !

Regard

Il ne lisait pas les journaux, n’écoutait pas la radio, ne regardait pas la télé, n’avait pas d’amis, ne perdait pas son temps à discuter avec ses collègues de travail. Il avait appris la nouvelle en fréquentant assidûment les bistros de la ville. Tous les bistros car il aimait en changer souvent pour ne pas finir encalminé dans la routine. Selon lui – et ça le rendait malade – la vie n’était elle-même qu’une longue habitude, une répétition de gestes médiocres.

Non, il n’était pas près à s’attarder quelque part, à prendre racine. Il se donnait l’illusion que ses gestes répétés – on en a tous : lever le coude, allumer une cigarette, lever le coude, allumer une cigarette etc. – étaient moins significatifs quand il les effectuait dans des lieux différents. Illusion du voyage et du déplacement, on a beau changer de bar, on se retrouve toujours face à soi même. Il errait comme une ombre. Anonyme passe muraille, il avait un physique neutre et banal qui accrochait à peine la lumière. Cette transparence était à peu près sa seule satisfaction. Pas d’amis, pas de famille – plus de famille serait plus exact car les siens l’avaient fui. Le bonheur était une obligation sociale dont il ne percevait pas exactement les avantages ; les gens batifolaient dans les vallées de larmes d’un monde cruel. C’était ce monde justement qui devait disparaître le 21 décembre prochain. La bonne et grande nouvelle discutée et commentée au bord des comptoirs ! Si seulement c’était vrai.

Il ne se souvenait plus si la prédiction était Aztèque, Maya ou Hottentot mais il constatait, un peu agacé, que bien des gens avaient trouvé là un sujet de conversation digne de leur bêtise. Les hommes aiment se faire peur pour oublier leurs peurs. Près de lui, faisant face à des verres de pastis, il y en avait deux qui s’excitaient sur le sujet. Le premier, un petit jeune pourtant d’allure très sérieuse, banquier ou agent d’assurance si on en jugeait à sa mine avenante d’escroc patenté, affirmait s’être remis à boire et à fumer puisque le jour de la destruction finale arrivait et qu’il n’avait donc plus rien à perdre. Son voisin immédiat, un syndicaliste, braillait comme dans une manif : Tous ensembles, tous ensembles ! Les pauvres types ! Ne comprenaient-t-ils pas que le monde avait commencé d’agoniser à la première microseconde du big-bang et que naître était une condamnation à mort assurée ? Lui seul semblait se rendre compte que la fin était contenue dans le commencement. Il avait compris très tôt que sa vie ne serait jamais qu’une mort lente. Pas vraiment désagréable mais totalement insupportable quand il y pensait. Il avait résolu le problème et décidé d’en finir bien avant que le monde – Ah ! Ah ! Ah ! – n’explose. Avant même les fêtes de fin d’année. Il se demandait quel sens pouvait avoir le comportement compulsif de ses semblables, acharnés à courir les magasins tout en pensant plus ou moins que le père Noël risquait de ressembler cette année à une victime d’Hiroshima. Après tout, c’était une éventualité, cette fin du monde. On avait sur terre assez de moyens de destructions à notre disposition. Ça pouvait péter d’un instant à l’autre. Alors pourquoi pas le 21 décembre. Lui même possédait son arme fatale, bien rangée dans une armoire : un calibre 12 chargé de chevrotine. Ça ne pardonne pas si on s’en sert convenablement. Il s’était fixé une limite : le 18 décembre, sa date anniversaire, histoire de faire un compte rond et de devancer tout le monde dans l’hypothèse où la prédiction se révèlerait exacte. Au fond, il savait bien que sa mort ne troublerai personne et surtout pas des gens affairés à acheter leur foie gras ou à faire la queue aux restos du cœur – selon leur position sociale – tout en se demandant s’ils auraient, cette année, le loisir de déboucher le champagne ou de mettre à cuire leurs nouilles. Se doutaient-ils, ceux là, que, de toute façons, la fin du monde du 21 décembre serait une réalité pour environ 150 000 d’entre eux sur terre, le nombre de terriens qui meurent chaque jour. Vertige ! Savoir que sa fin du monde personnelle serait celle aussi de tant d’autres individus accentuait sa déprime. Il décida d’avancer la date fatale, ne serait-ce que pour éviter à ses pensées de cogner plus longtemps contre son crâne douloureux.

Le 15 décembre il appuya le canon du fusil contre son cœur et le 25 mai il se réveilla dans une chambre d’hôpital. L’infirmière se pencha sur lui qui venait d’ouvrir un œil. Elle souriait. Un beau sourire. Il ne comprit pas tout de suite où il se trouvait mais il aperçut le soleil qui jouait derrière les stores et il entendit des chants d’oiseaux par la fenêtre entrouverte.

La fin du monde était à refaire mais ce serait plus difficile car il sentit son estomac gargouiller. Il avait faim, le temps était au beau et l’infirmière avait sacrément la main douce.

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Visite de chantier

 

Troupeau

Il était satisfait. Ses actionnaires auraient des revenus assurés pour des années. Une commande d’état, un projet gigantesque ! Aucune tréfilerie au monde n’avait eu cette chance. Il s’agissait de construire un mur qui enfermerait à terme quarante pour cent de la Cisjordanie et la séparerait d’Israël.

Sept cent quatre-vingt dix kilomètres de long, soixante à soixante-dix mètres de large avec, successivement, une ligne de fil de fer barbelés (ses barbelés !), un fossé, un mur en béton haut de huit mètres muni d’un système d’alarme électronique, des voies de passage et, à nouveau, du barbelé, sur plusieurs rangées. Des milliers de kilomètres de fil.

Il accompagna un ministre dans les premiers temps du chantier. Depuis un hélicoptère, il vit ses chers barbelés tendus autour des enclaves palestiniennes de Kalkilya et de Tulkarem. Et ce n’était qu’un début. Des milliers d’oliviers avaient été arrachés pour faire place au mur. Qui a entendu les plaintes des paysans chassés de leur maison, séparés des ressources en eau et de leur terre par des tranchées qui coupent les chemins d’accès ? Le ministre lui annonça qu’une fois les travaux achevés, trois cent quatre vingt mille palestiniens seraient contenus par cette frontière barbelée. Soudain il se revit, enfant affamé, couvert de poux, errant dans les rues du ghetto de Varsovie arrêtées net par un mur de brique. Une atroce douleur lui tordit le ventre tandis que des images de son passé affluaient, un train dans la nuit, des cris… Treblinka. Pourquoi avait-il été épargné ?

Des images d’actualités s’imposèrent à lui : d’autres murs, d’autres remparts qui couraient à la surface de la planète. La barrière électrifiée entre les deux Corées; la ligne verte séparant les communautés grecques et turques sur l’île de Chypre – fils barbelés, béton, tours de guet, fossés anti-chars, champs de mines ; les lignes de « paix » – acier, béton, barbelés !- en plein Belfast ; Le Berm, ce remblais de sable de deux mille kilomètres de long, élevé par les Marocains sur le territoire sahraoui ; l’encerclement de Melilla et de Ceuta, ces enclaves espagnoles emmurées au Maroc ; les douze cent  kilomètres de mur construits par les États-Unis à la frontière mexicaine – et ce n’était pas fini ; le grillage électrifié hérissé de barbelés qui traverse le Cachemire entre l’Inde et le Pakistan ; la barrière le long de la frontière du Pakistan avec l’Afghanistan ; le mur édifié à Bagdad par l’armée américaine pour séparer les quartiers sunnites et chiites…

Il avait accepté de participer à cette folie, aveugle à ce qui n’était pas ses propres préoccupations et, soudain, il avait conscience de trahir sa propre histoire.

Aucun Josué ne ferait tomber ces murailles au son des trompettes, comme à Jéricho. Le ghetto moderne finirait par enfermer tout le monde, chacun de part et d’autre des barbelés.

Ce furent ses dernières pensées,  juste avant que l’hélicoptère ne soit touché par un tir de roquette.

 

Terra Cæruleus

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RAPPORT N° XWXX 205675 – Galaxie Andromède

MISSION D’OBSERVATION INTER SPATIALE SECRETE concernant la planète « Terra Cæruleus. »

Année 10233 de notre ère

Âge estimé de Terra Cæruleus : 4,54 milliards d’années

Distance Terra Cæruleus-Andromède : 2millions d’années lumière

Apparence : bleue

Aspect subjectif : Magnifique

Présence de vie : oui

Espèce la mieux adaptée : Bacterium (bactérie)

Nombre total estimé de bactéries sur Terre : 5 millions de trillion de trillion

Activité : base du fonctionnement vital de Terra Cæruleus

Principale espèce parasite : Humanus vulgaris ou « Humain »

Nombre d’humains à la date de la découverte de Terra Cæruleus : 7 milliards

Activité : Autodestructrice.

Avenir de l’espèce : Aucun en regard de leur système de vie.

ETUDE en VUE INVASION et OCCUPATION

Principale espèce à combattre : Humanus vulgaris (Humain)

Caractéristique de l’Humain : Agressivité, langage articulé, désir de domination de la nature et de ses semblables. Conscience limitée de sa condition et de ses devoirs. Equipé d’armes de destruction massive.

Divinité principale : Or

Fétiches : carrés de papier imprimé (dollars, euros, yen etc.…)

Langue : En voie d’uniformisation

Gouvernement mondial démocratique: Aucun.

Organisation au « pouvoir » : Société Totalitaire Marchande

  1. Caste dominante : 1810 milliardaires en dollars (monnaie dominante)

– activité principale : Profiter

– Particularité : Consanguinité

– Traits psychologiques des éléments de la caste : Sociopathie, psychopathie.

– Milieu naturel de la caste : territoires protégés, paysages préservés, paradis fiscaux.

– Devise : Toujours plus !

  1. Caste intermédiaire : 11 000 000 de millionnaires en dollars

– Activité principale : Atteindre le niveau de vie de la caste 1

– Traits psychologiques : Ambition, avidité, charité ostensible, hypocrisie.

– Milieu naturel de la Caste 2 : voir Caste 1

– Devise : Moi d’abord !

  1. Caste intermédiaire:

– Particularité : Éléments servant de relais aux castes 1 et 2 et participant au maintien en l’état de la caste 4 : Politiciens, ecclésiastiques appartenant à diverses sectes (ou religions), militaires, policiers, agents des médias, financiers subalternes etc.

  1. Basse caste (esclaves) :

– Nombre : 6 milliards 980 millions dont 1 milliards de sous alimentés promis à une mort prochaine programmée.

– Activité principale : difficile à déterminer (quatre sous classes : ceux qui cherchent à survivre par tous les moyens, les dévoués au système, les zombis et les résignés.)

– Milieu naturel de la Caste 4 : L’ensemble de la planète sauf les territoires protégés cités plus haut. Flux migratoires importants en tout sens.

– Comportement : Endurance à la souffrance, croyance en l’irrationnel, addiction aux jeux de hasard, conformisme, respect des puissants.

– Avenir : Maintenus en dépendance par les castes « supérieures » ou éliminés par tous les moyens (épidémies, guerre, création artificielle de la pénurie)

– Traits psychologiques : Naïveté, désir de servitude, résignation, attentisme.

– Devise : S’il vous plaît not’bon maître !

  1. Caste minoritaire :

– Nombre : Une poignée (constamment détruite et renouvelée)

– Vie sociale : Groupes épars et désorganisés

– Particularité des individus: Esprit rebelle.

– Activité principale des groupes : Réflexion, subversion, résistance à tout type d’oppression, rêve et construction « d’un monde plus juste et plus humain (???) » Construction d’alternatives au Système dominant.

– Philosophie : Liberté, Equité, Solidarité.

– Devise : Debout !

– Avenir de la caste : Indécis

ÉTAT DE LA PLANÈTE A SON ORIGINE

(analyse rétroactive)

– Air : pur

– Eau : pure

– Sol : riche en microorganismes, oligoéléments et autres nutriments organiques

– Radioactivité : faible

 ÉTAT ACTUEL DE Terra Cæruleus

– Air : Pollué (pesticides, PCB, métaux lourds etc.…) + atmosphère réchauffée artificiellement par l’industrialisation.

– Eau : polluée à 80% (idem air)

– Sol : appauvris, épuisés par des cultures intensives polluantes (famines prévues)

– Radioactivité : Forte à très forte selon les lieux. Déchets radioactifs créés par Humanus (qu’il est incapable de réduire ou de « gérer »)

– Effets de la pollution : Catastrophes « naturelles » diverses. Déplacements massifs de populations. chute en progression +++ de la biodiversité, accroissement du nombre de maladies chez les végétaux et les animaux spécialement dans l’espèce humaine : cancers (y compris chez les enfants), cardiopathies, dégénérescence intellectuelle…

– Classement qualitatif de la planète Terra Cæruleus parmi les 25 planètes habitées découvertes dans l’univers depuis l’an 0 : 25 ème

CONCLUSION DES OBSERVATEURS :

  • Potentiel de colonisation : Très Faible
  • Prospective : Revenir dans 500 000 ans, après disparition des radiations, effacement des perturbations humaines et régénérescence naturelle du milieu par les bactéries.

Emeute

Emeute

Il s’arrête, hoquetant, s’appuie contre le tronc d’un platane.

– Cavaler dans cette fumée, quelle connerie ! Tu crois que c’est comme ça, la guerre ? Les plus rapides qui courent devant et les clampins qui suivent sans rien voir, sans rien comprendre.

– Parle à ceux qui en sont revenus.

– Rien à en tirer ! Traumatisés, amnésiques. Si un vantard enlève sa chemise, il te montre la cicatrice d’une balle perdue, tirée par on ne sait qui… Paraît que plus de vingt pour cent des tués dans une bataille le sont par les soldats de leur camp. Pas étonnant avec cette fumée !

– Cours, ils arrivent !

SURVIVANT

Homme

Un homme apparaît.

Affamé.

Spectre électrique.

Sans papier, la parole troublée face aux nantis tranquilles.

L’homme raconte une histoire de douleur, d’exil.

Incandescente.

Son corps ne ment pas. C’est un homme qui a subi des traitements spéciaux.

Il n’a pas voulu céder.

Que la vie soit douce à d’autres !

Ceux qu’il a en face de lui sont sourds. Ils ressemblent à ses bourreaux. Tranquilles et satisfaits.

Ils voient sur son corps les traces des sangles, les cicatrices, voudraient les effacer. Les oublier.

Son histoire est recomposée par eux, officielle, suspecte.

Le corps de l’homme les affronte, ses mots sont des armes, son regard une insurrection.

Sa colère attise leur haine mais rien ni personne ne le chassera la parole de son corps battu.

Sa vie dure, résiste aux marchandages de la mort

Il crie : LA MORT N’A AUCUN DROIT BANDE DE GOGOS !

Récrée

ballon

Depuis la rentrée, il a ramassé trois cent trente-trois marrons dans la cour. Il n’y en a plus par terre. Il regarde les arbres, fasciné par le soleil qui radiographie les feuilles de marronnier.

Choc entre les épaules.

Bousculade.

Il tombe. Genoux en sang.

Il se relève.

Les cris absorbent les couleurs, l’oxygène. Il bondit vers ceux qui tournent autour de lui en hurlant. Il en saisit un au hasard et, soudain, ne voit plus rien. Il reprend conscience, couché sur le dos. Les battements de son cœur résonnent  sous le préau. Il perçoit une voix au-dessus de lui, ouvre les yeux. Le visage du maître occupe tout le ciel. Il ne distingue pas ses traits à contre jour. La lumière est éblouissante, insupportable.

Il détourne la tête et les lacs de larmes dans ses yeux roulent dans la poussière. Gouttes de mercure.

– Te voilà calmé ! dit le maître. Qu’est-ce qui t’a pris ?

Il veut se relever. La grosse patte du maître le plaque au sol.

– Reste tranquille ! Tes parents arrivent. Il faut te faire soigner, mon petit ami !

Les élèves de sa classe font cercle autour de lui, graves et silencieux. Celui qu’il a tenté d’étrangler se tient près du maître, une main sur la gorge.

Plus tard, quand le psychologue lui demande de s’expliquer, il marmonne :

– Ils m’ont dérangé. J’étais tranquille avec le soleil.

Ascenseur asocial

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La route. Droit devant. Toute tracée. La même. Toute ta vie. Sauf si un pas de côté t’en détourne…

Norbert Salviati m’a repéré très vite parmi son troupeau de colleurs d’affiches. J’étais l’ado le plus vif de la bande et je savais me battre avec ceux qui nous tombaient dessus certains soirs. Il a commencé par me confier de petites responsabilités : recruter des costauds pour son service d’ordre, lui raconter l’ambiance de ma cité, les réactions des gens. Puis il m’a demandé de l’accompagner dans ses déplacements. J’ai progressivement cumulé toutes les fonctions : garde du corps, chauffeur, inventeur d’alibis pour sa femme, organisateur de campagnes électorales, chien de compagnie, fer de lance dans les quartiers qu’on nomme difficiles, ma patrie. Un renégat.

Les années ont défilé. Salviati a été élu maire puis député. J’ai pris du galon. Les jours sans soleil je jouais le rôle de son ombre. J’avalais des couleuvres plus grosses que moi, c’était devenu ma nourriture préférée. Avoir une vue  imprenable sur ses magouilles me donnait une chtouille géante. Ça me grattait partout où il me restait encore un peu de peinture d’origine. Vivre dans le luxe est un remède contre la lucidité ; la démangeaison s’est apaisée au fil du temps.

Et puis il y a eu cette histoire, une de plus dans le genre : un môme en scooter poursuivi par la voiture de la Section Anti Délinquance qui s’éclate le crâne contre une borne en béton. Il avait quatorze ans. Les flics affirment qu’ils voulaient simplement l’obliger à porter son casque. La preuve que c’est dangereux de circuler sans casque.

Des émeutes ont éclaté. Des magasins ont brûlé. La troupe a campé plus d’un mois sur les lieux. Un soir, en rentrant chez moi, j’ai trouvé un type devant ma grille. Il poireautait sous une bruine glacée. Je n’ai pas reconnu tout de suite Tayeb, un copain d’enfance perdu de vue. Comment avait-il dégoté mon adresse ? J’étais sur mes gardes. Il avait l’apparence de ce que j’aurais pu devenir si le destin n’en avait pas décidé autrement : celle d’un type aux épaules voûtées, usé avant l’âge, mal rasé, lardé de mauvaise graisse, engoncé dans des fringues de sport défraîchies, le regard dévasté. Pas menaçant. La figure du soumis parfait. Sa voiture hors d’âge était garée à quelques mètres de là. J’ai cru reconnaître sa femme Minie sur le siège passager, je ne me suis pas approché pour la saluer. Tayeb voulait obtenir un rendez-vous avec Salviati. Il avait voté pour lui aux élections présidentielles et pensait que Salviati était redevable envers lui. Rien que ça ! Je lui ai répondu que j’essaierai d’arranger ça. Une larme a roulé sur sa joue. Il s’est confondu en remerciements mais je voyais bien qu’il ne croyait pas plus que moi à cette promesse. Peut-être avait-il seulement envie de lire un peu de compassion dans mes yeux. Je n’ai eu aucun mot de réconfort pour lui et sa femme, Minie la fidèle. Ils sont repartis dans la nuit avec, dans leur tête, l’image de leur  fils agonisant dans une mare de sang, près d’une borne en béton.

Je suis resté un bon moment dehors à tirer sur les câbles tendus dans mon dos en regardant les feux arrière de leur voiture se confondre avec les lumières de la ville. Quand la pluie a commencé à prendre vigueur, je me suis tourné vers mon pavillon. Il formait avec les autres une  frise sinistre punaisée sur le vide.

Au petit jour, j’ai fait ma valise, vidé mon coffre à la banque. Pas mal d’argent en liquide et des documents prouvant les trafics de Salviati. Il sera étonné de ne pas me voir à sa cérémonie d’investiture.

Et encore plus en lisant les journaux dans quelques jours.

Possession

the open door - Léon Spilliaert

 

Il vagabonde dans les ruelles aux alentours de la cathédrale et repense à elle. Il lui invente des aventures. Par exemple, ce serait le premier jour, celui qui lui enseignerait que ça n’arrive pas qu’aux autres.

Elle rentrerait à pied chez elle. En approchant du centre ville, elle aurait la désagréable impression que quelqu’un la suit. Elle presserait le pas pour semer cette présence tenace. Elle se retournerait vivement. L’éclat du soleil l’aveuglerait. La rue serait déserte.

Un point incandescent entre les épaules, elle se mettrait à courir, grimperait les marches de la cathédrale et s’y réfugierait. Arrivée derrière le transept, elle se trouverait projetée au sol sur les dalles colorées par la lumière des vitraux. Des mains puissantes la parcourraient, la fouailleraient, l’empêcheraient de crier. Elle n’aurait pas vu venir son agresseur qui prendrait possession d’elle toute entière. Une insupportable jouissance l’entraînerait dans sa spirale.

Rentrée chez elle, défaite et pourtant habitée d’une force mystérieuse, elle s’isolerait et se détacherait de son quotidien trivial, se punissant par un jeûne abusif. Au deuxième mois de mortification, elle ferait retraite au couvent. La porte de sa cellule se refermerait sur elle et un éclair aveuglant lui grillerait la rétine.

Il  serait là, devant elle.

Elle se sentirait violemment happée comme ce fameux soir dans la cathédrale où Il avait pris possession d’elle.

Patatoésie

Charlotte, Manon, Rosabelle ou Désirée

rustiques et tuberculeuses solanacées

vos vieux cœurs ridés assoiffés de tendresse

en épousant la terre à la vie font promesse

 

Jamais demain ne luirait sans cette hardiesse

brandie bien haut par un germe à la redresse

contre les noirs doryphores de la vieillesse

Tatouage

Visage

Quand on le voit nu, de loin, on croit voir la cicatrice d’un coup de fouet entre ses omoplates. De près, c’est un tatouage. Un oiseau en vol, ailes écartées. Ou bien un ange.

Ange déplumé ou dieu hirsute, il doit sortir et accomplir la  tâche que la Voix lui a confiée. Les gens écartent leurs rideaux et l’observent.

Il descend la rue poussiéreuse, ses deux colts de lumière aux côtés.

Il accroche son auréole au clou et entre au Saloon de l’Enfer.

Tous les regards se tournent vers lui, le Justicier.